04 mars 2009
Pile et face
Il y a un mois, retour en France, fini le Venezuela. Un mois et toujours cet incroyable sentiment d’avoir vécu une expérience unique, grave, étourdissante, un mois que la France apparait plus que jamais rigide, figée, engourdie, dépressive.
J’ai quitté le Venezuela sur une manifestation de soutien à Chavez, celui-là même qui est décrit ici comme un terrible dictateur, comme un dangereux mégalomane. Un mois à tenter d’expliquer que les lunettes ne corrigent pas toujours la désinformation quotidienne de nos journaux bons tons.
Quelques jours après cette manifestation vénézuélienne, en France, le 29 janvier, les rues de nos villes se couvraient de banderoles, le peuple vilipendait celui qui avait reçu l’onction citoyenne, il y a moins de deux ans, à peine. Là-bas, Chavez était acclamé, dix ans après son sacre, ici Sarko était hué.
Étrange sensation, étranges démocraties. Là-bas, une démocratie vivante, jeune, qui apprend, qui exprime son désir, ici une démocratie de notables, d’affairistes, d’énarques.
Étrange sensation, comme si la démocratie, depuis Athènes, renaissait continuellement et que ses formes constamment changeaient d’état. Il y a les vieilles démocraties que d’aucun considère comme éternelle et inscrite dans un marbre noirci, et il y a les nouvelles qui se fabriquent. Oui, voilà une nouvelle fabrique de démocratie dans ce Venezuela chaotique.
Évidemment, il est plus simple de voir l’appui à Chavez comme une manipulation du despote et les quinze rendez-vous électoraux, comme un simple jeu médiatique à la gloire de l’homme au béret. Bien sûr, il est toujours plus aisé d’expliquer que le tribun est un populiste et de ne pas regarder la réalité du peuple vénézuélien. Bien sûr, si l’Histoire n’existait pas, ce serait si simple de hurler avec les loups. Mais l’Histoire est têtue et la mémoire tenace. Qu’ont fait tous les dirigeants de ce pays les quelques cent dernières années pour le peuple ? Qu’a fait la communauté internationale pour aider les peuples d’Amérique Latine, que fait-elle aujourd’hui pour l’Afrique ?
Alors plutôt que de donner des leçons dans Libé ou Le Monde, l’Alpha et l’Oméga de toutes nos certitudes, il convient d’abord de balayer devant nos portes. Et il suffit de s’étonner qu’un Chavez émerge et qu’il plaise au peuple. Pendant des siècles, aucunes des élites en place n’ont jeté un seul coup d’œil sur la population en souffrance. Chavez est le premier à s’adresser aux plus pauvres. Allez, je vous entends : « populiste » dites-vous. Peut-être, mais quand ça profite à la majorité, pourquoi pas. Et si comparaison il y a, alors amusons-nous un instant. Que vaut une démocratie qui fait passer par voie parlementaire ce que le peuple a rejeté deux ans avant par référendum. Qui s’étonne encore que les députés et les sénateurs remettent en cause le souhait de plus de 55% des citoyens, tout simplement parce qu’ils considèrent que le peuple n’a pas bien compris les bienfaits du traité constitutionnel…
Des millions de gens dans la rue pour que Chavez continue sa révolution bolivarienne, son socialisme du XXIème siècle. Des millions de gens dans la rue pour refuser les réformes néo-libérales de la droite la plus décomplexée depuis Vichy, et un gouvernement français sourd et aveugle. Où est la démocratie ?
D’une manif à une autre, comme les deux côtés d’une même pièce. Pile, l’avenir est en construction, face, la lutte ne fait que commencer.
25 janvier 2009
Péninsule de Paria, pour le plaisir
Celui qui prétend "faire le Venezuela", comme l'on ferait une tarte à la fraise, n'a rien compris au voyage. On ne fait pas un pays, on le parcoure, on en découvre quelques parcelles, quelques mystères, on éveille nos sens, on se laisse porter par la magie, par l'inconnu. Toujours en quête de compréhension, le Venezuela ne se livre pas facilement. Multiple, varié, sauvage, ce pays est une merveille, il n'a pas finit de nous livrer ses secrets.
La Peninsula de Paria, à la pointe Est, face à Trinite et Tobago à l'Est et à l'île de Margarita au Nord, est un site exceptionnel. Bien sûr, les plages sont magnifiques, quoique...
Rio Caribe, un nom qui fait rêver, un village de pêcheurs, mais loin des clichés, une plage souillée, remplie de détritus, ce qui n'empêche pas les jeunes de jouer au base-ball... Ici, comme dans nombres de villages côtiers, le traitement des déchets, des eaux usées n'existent pas, et la mer sert de vaste décharge. Personne ne semble s'en étonner, personne ne semble en être gêné. Peut-être que les priorités sont ailleurs... Seuls les touristes étrangers font grise mine. Heureusement, les plages de rêve ne sont pas loin et sur l'une d'entre elle, la carte postale tant espérée, est respectée. On a beau aimer le voyage sac à dos et le rhum frelaté, le beau c'est toujours appréciable.
La ferveur religieuse, à Rio Caribe, comme dans tout le pays se confond avec la révolution. Pour les révolutionnaires vénézuéliens la religion n'est pas l'opium du peuple...
Ah, les belles américaines...
Playa Medina, celle de la couverture du guide du petit futé, une plage faite pour les touristes. Des palmiers, cocotiers, des habitations qui se fondent dans le paysage. Pas un détritus, pas de musique à tue-tête, le calme, le flux et reflux des vagues qui viennent mourir tranquillement sur la plage. Une pelouse naturelle d'herbe verte dans la palmeraie. Un vrai paradis. Rien à faire, contemplation, baignade, et sieste dans le hamac...
Plus à l'est, San Juan de las Galdonas, autre site de rêve, plus sauvage, un peu perdu, loin de l'agitation de la ville ou des plages à touristes. San Juan de las Galdonas est le lieu idéal pour méditer en silence, pour poser son sac de soucis, pour imaginer une autre vie. Des plages qui se succèdent dans une nature presque sauvage. On se sent au bout du monde.
24 janvier 2009
Sur la route
Sur la route, le monde nous apparaît, sans que nous le
comprenions pour autant. Des images, des visages fugaces, des paysages lumineux,
la beauté éphémère d’un pays qui n’en finit pas de se renouveler. Le voyage, c’est
l’art de l’inconnu, c’est l’imprévu, l’impossible planification, le mouvement
aléatoire.
Au détour d’une ruelle, un homme rafraichit sa façade,
tranquille, le temps n’a pas de prise sur lui, la fatigue ne le prendra pas non
plus, il a le temps.
Tous les moyens de transport sont bons, et un âne fait bien l’affaire.
Les pick-up sont le meilleur moyen de voyager, bon marché, nombreux,
présents à tout heure du jour… mais pas de la nuit. Mais attention, il faut bien choisir son
chauffeur. Certains, paisibles et bon enfant, vous font voyager tranquillement,
permettant à chacun de profiter du paysage, un peu secoué, mais raisonnablement.
D’autres vivent la route comme une compétition et font vrombir le moteur de
leur véhicule comme s’ils tenaient entre leur main le volant d’une voiture de rallye.
Certes, le Dakar, cette année, est venu jouer en terre latino-américaine, mais tout
de même…
Il est des chauffeurs qui vivent leur métier comme une poésie permanente, comme un chemin sans nuage, comme s'ils avaient l'éternité devant eux... Et puis, quelques verres de rhum pendant le voyage, ça aide à garder le moral. L'homme n'est pas égoïste, et les passagers profitent, à 8 heures du matin, de la liqueur délicieuse.
Si vous avez les oreilles fragiles, il est fortement déconseillé de pratiquer les transports en commun. La musique s'écoute à très haut niveau. Le matériel sono que l'on rencontre dans les bus, mais aussi dans les véhicules personnels vaut largement celui des boites de nuit. Ici, le tunning est élevé au rang de religion. Pauvre touriste qui n'aurait pas ses boules en cire!
22 janvier 2009
Derniers jours au Venezuela
A l'heure du retour, après presque six mois passés dans ce Venezuela tantôt adoré tantôt honni, les sentiments restent partagés…
Des rencontres, merveilleuses, vivantes, enthousiasmantes, d’autres plus troubles, voire troublantes, un engagement sans cesse en recherche, en mouvement, en questionnement. Un pays complexe, empli de ses contradictions, de ses arrangements, de ses espérances, un pays qui se cherche et un peuple qui oscille entre la frénésie révolutionnaire et l’apathie consumériste. Un Président qui provoque l’euphorie, l’élan, l’espoir et qui inquiète de par sa solitude au pouvoir. Un changement, un bouleversement, une révolution qui s’est mise en marche il y a dix ans et qui est pacifiste. Ici, pas de morts comme à Gaza, ici, pas de prisonniers politiques, ni d’assassinats politiques comme en Russie, ici, pas de journalistes bombardés comme à Bagdad, ici pas de prisons sans jugement comme à Guantanamo, ici, des médias d’opposition qui se font la voix des États-Unis et de l’oligarchie toujours puissante, caricaturant Chavez comme jamais en France le CSA ne l’autoriserait, heureusement !
Venezuela, mon Amour !
Venezuela de toutes les passions, de tous les extrêmes. Los Leones de Caracas qui gagnent et c’est toute la ville, sans discrimination de couleur, de statut social qui explose de joie. Le base-ball, plus qu’un sport, c’est une communion du peuple caraqueño.
Venezuela, mon Amour !
El la salsa, envoutante, tourbillonnante, de Willie Colon, Marc Antony, Hector Lavoe, Oscar de Leon, et du Gran Combo, la salsa qui grise, qui embarque, au bras d’une de ces princesses des caraïbes à la peau satinée et au regard mystérieux.
Quel bilan ? Après tout, faut-il faire un bilan ?
Et puis, il y a l'horizon...
04 janvier 2009
La ticcaticatictactic du gendarme…
Tranquilles ou presque, le nez au
vent, pas encore de mise à cette heure matinale, deux voyageurs joyeux se
présentent fièrement au portique de sortie de la station de métro « la
bandera ». Un voyage prévu pour Mérida, la ville vénézuélienne des Andes.
Mérida la festive, Mérida l’historique. Déjà l’inquiétude est de mise, car en
ces périodes de fête de noël, tous les vénézuéliens voyagent. La population de
Caracas se vide en quelques jours. Les vacances sont ici synonymes de
retrouvailles familiales. Caracas est une ville provinciale, comme Paris, elle
est peuplée pour l’essentiel des habitants issus de tout le pays, de l’Orient,
de l’Occident, des Andes, des Llanos… Caracas a explosé ces 40 dernières
années, comme nombres de capitales des pays en développement. Le mirage de la
capitale et d’une vie meilleure. Conséquence : 70 à 80% de la population
vit dans les barrios.
Quelques 10 minutes de marche
séparent la station de métro du terminal de bus de la « Bandera ». Le
quartier n’est pas sûr, adossé aux barrios, c’est une fourmilière inquiétante
qui s’agite. Une foule grouillante se bouscule en journée. De nuit, il vaut
mieux ne pas s’y aventurer, conseils de vénézuéliens. La foule est une
assurance vie, elle permet de s’y fondre. Mais pour nos deux français, le
contraste est marqué. Le sac à dos est repérable de loin, les visages sont
pâles, le look différent. La démarche est pourtant vive, le pas faussement
assuré, le regard droit, déterminé. A cent mètres du terminal, une
station essence, puis une rampe d’accès piétons permet d’arriver jusqu’à l’entrée
du terminal. La foule est plus dense encore, les chauffeurs de taxis hurlent le
nom des villes, d’autres invitent le voyageurs à remplir un bus qu’on a peine à
imaginer incomplet. Certains proposent des billets vendus au noir, vingt
pourcent plus cher. D’autres, des boissons, des cigarettes, des appels
téléphoniques à prix réduits… La société du travail informel se retrouve ici,
car ici, c’est le lieu des arrivées et des départs, c’est le lieu de la
fragilité et des bonnes affaires…
Bonnes affaires…
De loin, un regard shoote celui
de nos deux voyageurs. De loin, l’évidence, merde ! De loin, la cible est
repéré, les lapins sont dans la lunette des chasseurs, le gibier est là.
Inutile de fuir, les issues sont bouchées. La police métropolitaine de
Caracas veille. Les deux touristes sont arrêtés, pour un contrôle d’identité de
routine. Les visages se figent, les regards se font plus durs. Une main sur le
révolver, l’autre pointant du doigt le voyageur suspect. Qu’y-a-t-il ?
Qu’ont-ils fait ? Français et déjà suspects. Étrange sensation ; se sentir
suspect, sans avoir rien fait. Et le parallèle se fait bien vite avec les beurs
de nos quartiers. Suspects par nature, pour faciès non-conformes.
Quatre hommes
et une femme. Tous, armes au poing et gilet pare-balles. Le fourgon est adossé
au mur, à peine l’espace pour se faufiler à l’intérieur, sans visibilité pour les
passants. Celui qui semble être le chef
invite fermement le garçon à pénétrer dans le fourgon. Pourquoi ? Les
papiers ne sont-il pas en règles ? Pas de réponse, la main se crispe plus
visiblement sur la crosse du révolver, la tension se fait plus prégnante. La
petite française commence à s’inquiéter, à prendre peur. Une semaine dans ce
pays et la crainte est de plus en plus présente. On ne s’habitue pas à ce
sentiment d’insécurité en quelques jours. S’y habitue-t-on d’ailleurs ?
« Monte,
monte ! ». Le garçon monte, la fille reste avec la gendarmette (même
si les gendarmes n’existent pas au Venezuela, c’est tellement plus amusant de les
imaginer en gendarmes de Saint-Tropez !).
Les poches sont vidées, la
ceinture, qui sert de cachette pour les liasses de billets, vite découverte.
Toujours la main sur le révolver, les deux policiers se montrent plus fermes,
plus menaçants. Des allusions à la drogue sont adressés au français, qui sourit
nerveusement et nie toute consommation de substance illicite. Un des policiers
ordonne de se déshabiller. Interrogation. Le policier sort son révolver et le
pointe sur les côtes du français, qui vient à cet instant de perdre son sourire
de circonstance. La petite française ne voit pas la scène, attend nerveusement
en grillant une cigarette, celle du condamné, à l’évidence. Le révolver appui
plus fortement sur les côtes de garçon, le pantalon tombe. Ce n’est pas
suffisant, toujours plus menaçant le policier insiste pour que le slip soit lui
aussi descendu. Humiliation, provocation, stratégie peut-être. A cet instant, la française,
inquiète et apeurée, a passé sa tête par l’entrebâillement de la porte et vu
deux fesses blanches. La policière l’a vite rappelé à l’ordre. Quelques
secondes. Le révolver est remis dans son étui. Les sourires des policiers
indiquent la fin de la fouille au corps. Il faut tout ranger désormais, les
affaires sortis du sac, remettre la ceinture et le pantalon. Puis, c’est au
tour de la fille d’être plus sommairement fouillée. Heureusement, la fliquette
ne la déshabille pas. Rien d’illicite. Les deux français quittent le fourgon et
sur des encouragements au bon voyage, gagnent le terminal de bus. Plus de
frayeur que de mal. Juste l’équivalent de 150 euros volés pendant cette
« vérification » par la police de Caracas. Bien sur, nos deux
voyageurs ne s’en rendent compte que plus tard, les policiers avaient pris soin
de ne pas tout prendre, juste la moitié… Belle attention !
La Tactique Du Gendarme
envoyé par pierre1915
30 décembre 2008
L'ennemi
Depuis dix, Hugo Chavez dirige le Venezuela. Depuis dix, une révolution pacifique tente d’ouvrir la voie vers un nouveau socialisme, celui du XXIème siècle, qui se différencierait de ceux du XIX et XXème siècle, laissant de côté les relents nationalistes, anti-démocratiques et impérialistes. Le socialisme du XXIème siècle serait celui de l’humanisme. Le travail retrouverait une nouvelle valeur, celle d’une nécessité guidée par l’utilité pour la société entière, et non pour une minorité. Le socialisme du XXIème siècle serait alors celui où les travailleurs, tous les travailleurs, auraient une place juste au sein d’une société plus égalitaire.
Depuis dix ans, le Président vénézuélien combat des ennemis de tous bords. L’ennemi est plus pervers qu’il n’y paraît, il se tapit parfois au sein même de ses propres lieutenants. Bien sûr, évidente et sans se cacher, l’opposition, appuyée par des intérêts internationaux, eux aussi à peine masqués, tentent de déstabiliser le gouvernement bolivarien. Le socialisme annoncé par Hugo Chavez ne fait que raviver les tensions. Il est synonyme de la fin des privilèges, ou d’une redistribution qui ne profiterait plus aux mêmes. Alors en 2002, un coup d’Etat écarte Chavez de Miraflores, quelques 48 heures. Les citoyens descendent des barrios pour refluer les putschistes. Dans tout Caracas retentit « hu, ha, Chavez no se va ! ». Chavez est relâché. Un an plus tard, les grands patrons de l’industrie se mettent en grève, c’est le « Paro nacional ». Le pays est bloqué. Là où le coup d’Etat a échoué, les patrons entendent bien faire plier Chavez et récupérer les reines de l’Etat et ainsi continuer à accumuler sans redistribuer, comme cela était le cas les 50 dernières années. L’Etat bolivarien tient. Dès cette date, Chavez va changer de cap et orienter peu à peu sa politique vers une radicalisation plus nette. En 2005, il fait un discours public qui annonce le chemin vers le socialisme du XXIème siècle. Ça y est, le mot est lâché : « socialisme du XXIème siècle ». Les nationalisations visent à détenir les leviers essentiels du pays, afin de pouvoir mener une politique plus sociale, à défaut d’être réellement socialiste. Les industries de base sont peu à peu nationalisées et désormais entre les mains de l’Etat. Mais quel Etat ?
Et puis, il y a les ennemis de l’intérieur, les nouveaux Chavistes, les opportunistes qui entendent bien profiter du pouvoir pour s’enrichir personnellement. Ces ennemis de l’intérieur sont plus pervers, car ils rongent tout ce que Chavez tentent de construire. Maires, Ministres, Députés, Gouverneurs, toute la classe politique est touchée par la corruption. Rares sont les hommes politiques considérés comme vertueux. Nombreux sont les exemples donnés par les citoyens eux-mêmes, qui ont vu tel maire passer d’une voiture ordinaire à deux ou trois 4x4 ultra modernes, ou se faire construire un immeuble entier pour toute sa famille. Ainsi, en cinq ans, les revenus explosent pour ceux qui récupèrent le pouvoir. Plus grave encore, les aides accordées aux barrios et aux missions n’arrivent souvent pas à destination. Des projets naissent et l’argent disparaît entre les mains de quelques fonctionnaires bien avisés, ou dans d’autres bourses peu scrupuleuses. La politique, avec ou contre Chavez, signifie pour beaucoup l’occasion de s’enrichir rapidement. Pire, à toutes les strates de l’Etat et des administrations, la corruption ronge le système. La bureaucratie prospère grâce à tous les intermédiaires qui se servent au passage. Certains parlent d’une culture de la corruption. Pendant 50 ans, la corruption a été élevée au rang de système, aujourd’hui, il semble bien difficile d’en sortir. Alors, évidemment, les citoyens de seconde zone, ceux qui n’ont pas dans leurs connaissances un édile ou un fonctionnaire bien placé, se détournent peu à peu de la politique fut-elle révolutionnaire. L’armée, elle-même est corrompue, ce qui expliquerait l’incapacité pour Chavez d’éradiquer ce cancers une bonne fois pour toute. Même les syndicats mangent dans la main du patronat pour quelques miettes, à tel point que les travailleurs n’ont plus confiance dans leurs délégués syndicaux, « tous vendus et corrompus ».
Dans ce contexte là, on imagine mal comment un socialisme réel et humaniste pourrait voir le jour, fut-il du XXIème ou même du XXIIème.
Le pays est riche en ressources, sol et sous-sol, avec une diversité bioclimatique unique qui en fait un vrai jardin d’Eden. Et pourtant, la production agricole est détournée, vendue sous le coude, exportée de façon illégale et ne profite pas à la population. Dès lors, l’essentiel des produits agricoles est importé, rendant le pays dépendant alimentairement. Un paradoxe, un de plus.
Chavez annonce la création de milliers de petites usines dans tous le pays, avec une volonté de sortir à la fois de la rente pétrolière et à la fois du déséquilibre territorial. Le pays est essentiellement urbain, avec à peine une dizaine de grandes villes, et puis un désert absolu. La volonté politique est là, en tout cas dans les annonces. Certes, le train commence à se développer, mais il faudra des décennies pour rattraper le retard dans les infrastructures, à condition que les objectifs en la matière ne changent pas. Inutile de poursuivre la litanie des errements et des dysfonctionnements de cette révolution pacifique, mais aussi bien complexe. Et encore, le pacifisme est tout relatif. Il y a des morts politiques, des ouvriers en luttes contre les intérêts de quelques groupes industriels…
Mais alors, tout serait-il à jeter dans ce vaste mouvement d’émancipation ?
Non bien sûr, comme il serait par trop simpliste et manichéen de voir en Chavez un dictateur en puissance, eu égard à son dernier combat politique. Depuis la fin des élections municipales et régionales, du 23 novembre 2008, où le grand Caracas a été remporté par l’opposition, ainsi que les régions les plus riches, Chavez veut taper plus fort. Il fait appel aux membres de son parti pour récolter les signatures nécessaires et convoquer un nouveau référendum, afin de modifier un article de la constitution, celui là même qui ne lui permet pas aujourd’hui de se représenter pour un nouveau mandat présidentiel. Bien sûr, c’est choquant, alors que nous sommes nombreux à refuser l’idée que la politique serait un métier. Bien sûr, nous pensons tous à l’unisson que la démocratie nécessite l’alternance. Et en même temps, l’alternance entre Démocrates et Républicains, aux Etats-Unis, signifie-t-elle le summum de la démocratie, alors même que des milliers d’américains vivent dans les rues.
Et nous verrons jusqu’où Chavez ira, si d’aventure le référendum lui était défavorable. Car plus que tout, il est nécessaire d’affirmer que tout n’est pas permis au nom d’une quelconque idéologie. Jamais, il ne faudra prôner le jusque-boutisme pour prétendre accéder au bonheur. Tout n’est pas admissible, les crimes, les autoritarismes de tout genre, où qu’ils soient doivent être combattus. Là s’arrête le dogme. Au nom de la pensée juste on ne peut penser l’injustice. La fin ne justifie pas tous les moyens. Tel était le socialisme du XXème siècle.
Alternance, Bien sûr ! Et pourtant, si Chavez part, que restera-t-il de cette ambition d’un socialisme du XXIème siècle ? Aujourd’hui, personne en vue pour porter cette idée, autre que lui. Finalement, qui y croit plus que lui, dans ce pays ? Personne de visible, surement des milliers dans les barrios, dans les rues, dans les usines, des millions peut-être. Ceux-là n’ont pas de pouvoir, ne sont pas sur les marches pieds des salons ministériels.
Alors jetons le bébé avec l’eau du bain ? Non bien sûr, mais il suffit des hypocrisies sur une révolution idéalisée. A quoi peut servir de venir dans ce pays pour défendre la révolution si pour d’obscures raisons idéologiques il fallait taire tous les travers que ce processus génère. Et oui, ce sont les hommes qui font les révolutions, pas les enfants naïfs, pas plus que les penseurs éternels perchés sur leurs livres sans image. Ce sont des hommes, et des femmes avec leurs tentations égoïstes, leurs ambitions personnelles, leurs vices endémiques. Oui, les écueils sont nombreux, les fautes graves. Justement, il faut les dénoncer au nom de ce socialisme que l’on souhaite comme étant l’avenir de l’humanité. Le Venezuela en est le laboratoire, et les erreurs de manipulations sont légions. Prenons-en acte, pour avancer vers un chemin meilleur. Et ce Venezuela, il faut le défendre, non l’enfoncer. Il y a un peuple qui espère, un peuple qui attend ce socialisme nouveau.
19 novembre 2008
Santa Fé, village de pêcheur
Comme tous les villages de pêcheurs, vous ne serez pas étonné de voir.... du poisson, et du beau, et du bien frais, d'ailleurs, m'sieur-dame, ya qu'à voir l'œil alerte de celui-ci, et la nageoire encore frétillante de celui-là... C'est pas du Pagnol, mais c'est quand même sympa, comme ballade. Bon, c'est vrai, les odeurs sont marquées, il faut faire attention où on met les pieds, il est préférable de ne pas être trop bien apprété pour visiter ce marché. C'est que le marché de Santa Fé n'est pas prévu pour les touristes, les acheteurs sont exclusivement vénézuéliens, même si bien sur, tous le monde peut acheter y compris les restaurants du coin.
Allez, pour le plaisir, quelques photos qui fleurent bon la marée!
07 novembre 2008
L’armée de l’ombre
Pour l’heure, ils sont peu nombreux ; 80 000, dans un pays qui comptent plus de 26 millions d’habitants, dont 14 millions environ sont des travailleurs déclarés. Quelques milliers qui constituent cette armée en marche, cette force, poussée par une envie chaque jour plus forte, par une détermination sans faille. Soldats de l’ombre, ils envahissent peu à peu tous les lieux de travail, toutes les entreprises, publiques, privées. Ils s’affichent avec conviction comme un rempart, comme une force d’opposition, comme une tempête en devenir.
14 millions de travailleurs et jusque là, aucune politique
de prévention des risques, aucun intérêt pour la santé au travail, pour
Et puis, peu à peu, depuis deux ans à peine, une armée s’est
levée, une armée de travailleurs, une armée de délégués de prévention. C’est
leur nom : délégués de prévention. Il faut les nommer, comme on nomme tous
les guerriers de
Et les délégués de prévention sont des combattants de
Le gouvernement de ce pays a permis que cette armée se lève. La loi, écrite par les travailleurs eux-mêmes, la « Lopcymat », comme ils se plaisent à le dire, la « Ley orgánica de prevención, condiciones y medio ambiente de trabajo », organise depuis le 26 juillet 2006 tout ce qui concerne les conditions de travail de ce pays. Cette loi marque une avancée considérable dans tout ce qui touche à la question du travail. Elle crée, en autre, la fonction de délégué de prévention et précise ses missions. Le Ministère du travail et de la sécurité sociale a crée en 2002 l’INPSASEL (Instituto Nacional de Prevencion, Salud y Seguridad Laboral) pour organiser la sécurité et la prévention au travail.
Dans ce cadre institutionnel, les délégués de prévention se
forment à l’analyse des conditions de travail, selon la méthode dite
« modelo obrero venezolano », une méthode qui permet de rassembler le
plus d’informations possibles au sein de l’entreprise, à partir d’un
questionnaire réalisé auprès de tous les salariés, secteur par secteur. Ce sont
les délégués de prévention, véritable veilleur de la bonne application de la
loi en matière de prévention des risques au travail, qui animent les réunions
et expliquent chacun des points aux autres travailleurs. La loi, comme pour les
représentants syndicaux, les protègent d’éventuelles sanctions à leur encontre,
eu égard à leur mission préventive. A ce jour, sur les 80 000 délégués
élus, pour deux ans et demi, seulement 10 000 sont formés. L’INPSASEL
prévoit d’en former 300 000 dans les deux ans. Une course contre
L’espoir est permis, car l’idée de cette révolution est de considérer l’intelligence ouvrière au même titre que celle des plus gradés. Du coup, les travailleurs peuvent parler de leur travail, de leurs difficultés et proposer des réponses. Bien sûr, ne soyons pas angéliques, ils ne possèdent pas toutes les réponses et bien sûr, sur certains aménagements, il faudra bien aller chercher les compétences techniques qui manquent… mais où aller les chercher ? Cette approche, n’est certainement pas exclusive, et d’autres devraient peu à peu émerger. Elle a au moins l’avantage de traiter l’urgence, de prendre place au sein de l’entreprise et de parler enfin de la condition ouvrière, avec force.
Une armée est en marche…
Plus le pays se dotera de ces guerriers qui luttent contre le travail indécent et meurtrier, et plus il sera possible d’avancer vers le socialisme.
13 octobre 2008
“La déclaration de Caracas”
PConferencia Internacional de Economía Política : Respuestas del Sur a la Crisis Económica Mundial (8-11 octobre 2008)
Cette semaine, au CIM (Centre International Miranda), j’ai pu assister, comme simple auditeur, mais attentif et studieux, à une conférence d’économie politique des plus enrichissante. Alors que la crise économique et financière occupe tous les esprits dans les pays riches, comme dans les pays pauvres, ici, à Caracas, nous parlions et analysions en direct cette même crise. Chaque heure, des informations sortaient, rendant plus inquiétant que jamais le contexte présent. Chaque heure, des déclarations des États, des responsables de banques, des bourses. Chaque heure, des chiffres qui tombent, toutes les bourses qui s’écroulent, le dollar qui redevient monnaie refuge alors que la crise vient précisément des États-Unis. Chaque heure, des incohérences rendues publiques et analysées par les économistes du congrès.
Semaine folle, incroyable. Semaine de fraîcheur, d’inquiétude, d’excitation. Semaine où l’Histoire s’écrit au présent. Oui, n’ayons pas peur des superlatifs, cette conférence internationale d’économie politique, inscrite dans la conjoncture de la crise économique et financière mondiale, avait quelque chose de prémonitoire et de prospectif.
Prémonitoire, car l’invitation de plus de trente conférenciers internationaux, tous économistes de renom, reconnus pour leurs travaux, économistes, bien sûr venant de la gauche – après tout, le concert de louanges du capitalisme ne cesse depuis près d’un demi siècle – alors, une fois n’est pas coutume, il fallait considérer l’autre approche. Une telle conférence se prépare à l’avance, et il y a trois ou quatre mois, le CIM ne pouvait imaginer l’ampleur de la crise d’aujourd’hui, même si les signes de celles-ci existent depuis de nombreuses années.
Prospectif aussi, car au-delà des analyses du système capitaliste et de ses logiques néo-libérales et impérialistes, les éminents spécialistes ont présenté des alternatives, des réponses, réponses de nature économiques bien sur, mais d’abord et avant tout politiques. Longtemps, dans les salons feutrés des ministères, des hémicycles, ou des bureaux des multinationales, l’économie n’était envisagée que comme une science, presque exacte, où la main invisible du marché faisait son œuvre, le politique n’ayant rien à faire dans cette affaire. Les médias s’en sont fait l’écho, arrivant même à faire passer « libéralisme » comme un synonyme de liberté, laissant croire aux électeurs incrédules que Sarkozy allait leur donner plus de pouvoir d’achat…
Mercredi matin, premier jour de la conférence, dans l’école de la planification. L’introduction se fait par deux poids lourds de l’économie, Eric Toussaint (Belge) et Claudio Katz (Argentin), à mon sens les meilleurs, puis le Ministre de l’économie équatorien, Pedro Páez Pérez, puis le Ministre de la Planification et du développement du Venezuela, Haïman El Traoudi, l’oreille de Chávez. Et puis, pendant l’allocution d’Haïman, on sent une agitation, le Ministre s’interrompt à plusieurs reprises pour répondre à son téléphone portable - mal poli à l’évidence - d’autant que toute la conférence est retransmise en direct sur plusieurs chaines de télévision. Des militaires arrivent, se postent à divers endroits du site, des hommes en cravates et avec des mallettes étranges observent avec un air sévère toutes l’assemblée réunie dans ce grand amphithéâtre. Que se passent-ils, Bush attaque, lance son armée contre son plus dangereux ennemi ? Les gens se regardent, tournent la tête d’un côté, de l’autre. Chacun s’interroge et semble perplexe.
Respuestas del Sur cierre
envoyé par Radioaporrea
Haïman reprend le micro et annonce la visite impromptue et rapide du Président. Applaudissements, Hourra, la foule en délire. Et quelques minutes plus tard, Chávez « en vivo » avec son treillis vert et son tee-shirt rouge-révolution prend la parole, pour une intervention improvisée de… 3 heures. OUI, 3 heures d’explications politiques et économiques sur la crise financière et d’expliquer que les réserves de l’État vénézuélien, qui étaient, comme toutes les réserves des pays d’Amérique Latine, dans les caisses des banques nord américaines, ont été rapatriées depuis quelques années au Venezuela. Et de nous raconter, anecdote à l’appui, comment Fidel, son ami, lui a donné les clés pour rapatrier l’argent du pays. C’est donc grâce à Castro que l’argent du Venezuela est à l’abri de l’effondrement financier. Je n’avais jamais vu Chávez en vrai. Merde alors, ce type a un charisme à hérisser le poil de n’importe quel imberbe. Il est très fort, et connaît vraiment bien ses sujets.
Jusqu’à samedi fin d’après-midi, les économistes se sont succédés en présentant un bilan dramatique du capitalisme et en proposant des alternatives. Toutes ont tourné autour du socialisme du XXIème siècle, se substituant au capitalisme, même celui prôné par la social-démocratie européenne (le PS français, par exemple) qui vise la réforme et non la rupture. La crise actuelle, telle est une des conclusions, est une crise structurelle et non conjoncturelle. Samir Amin (Egypte) a dressé un bilan des plus dramatiques, prévoyant un avenir de guerres, car les USA sont déjà dans cette logique, une logique de survie de leur civilisation, laquelle est à l’agonie. Il propose même, dans le principe de l’équilibre des forces, que les pays du Sud se dotent de l’arme nucléaire. Évidemment, là, certains s’y sont opposés, moi aussi (même si je n’avais pas la parole).
Cette conférence s’est donc achevée samedi très tard pour un groupe d’économistes qui avait en charge de transmettre à Chávez les conclusions, et les alternatives. J’ai eu le sentiment de vivre l’Histoire en direct. Peut être, comme pour la conférence de Bandung, en 1955, des pays non alignés, assistons-nous à une réelle révolution. Et cette déclaration pourrait s’appeler « la déclaration de Caracas ». Suite à cela, Chávez devrait rencontrer l’ensemble des Présidents Latino-américain, pour discuter et éventuellement signer cette déclaration. Je vous le dis, même si en Europe on n’en parle pas, cette déclaration est une bombe…
Vivre l’Histoire, c’est un peu y être.
Pour avoir l’intégralité du texte, il faut aller sur le site d’aporrea :
Declaración Final. Conferencia Internacional de Economía Política: Respuestas del Sur a la Crisis Económica Mundial
http://www.aporrea.org/internacionales/n122156.html














































































