Depuis dix, Hugo Chavez dirige le Venezuela. Depuis dix, une révolution pacifique tente d’ouvrir la voie vers un nouveau socialisme, celui du XXIème siècle, qui se différencierait de ceux du XIX et XXème siècle, laissant de côté les relents nationalistes, anti-démocratiques et impérialistes. Le socialisme du XXIème siècle serait celui de l’humanisme. Le travail retrouverait une nouvelle valeur, celle d’une nécessité guidée par l’utilité pour la société entière, et non pour une minorité. Le socialisme du XXIème siècle serait alors celui où les travailleurs, tous les travailleurs, auraient une place juste au sein d’une société plus égalitaire.

Depuis dix ans, le Président vénézuélien combat des ennemis de tous bords. L’ennemi est plus pervers qu’il n’y paraît, il se tapit parfois au sein même de ses propres lieutenants. Bien sûr, évidente et sans se cacher, l’opposition, appuyée par des intérêts internationaux, eux aussi à peine masqués, tentent de déstabiliser le gouvernement bolivarien. Le socialisme annoncé par Hugo Chavez ne fait que raviver les tensions. Il est synonyme de la fin des privilèges, ou d’une redistribution qui ne profiterait plus aux mêmes. Alors en 2002, un coup d’Etat écarte Chavez de Miraflores, quelques 48 heures. Les citoyens descendent des barrios pour refluer les putschistes. Dans tout Caracas retentit « hu, ha, Chavez no se va ! ». Chavez est relâché. Un an plus tard, les grands patrons de l’industrie se mettent en grève, c’est le « Paro nacional ». Le pays est bloqué. Là où le coup d’Etat a échoué, les patrons entendent bien faire plier Chavez et récupérer les reines de l’Etat et ainsi continuer à accumuler sans redistribuer, comme cela était le cas les 50 dernières années. L’Etat bolivarien tient. Dès cette date, Chavez va changer de cap et orienter peu à peu sa politique vers une radicalisation plus nette. En 2005, il fait un discours public qui annonce le chemin vers le socialisme du XXIème siècle. Ça y est, le mot est lâché : « socialisme du XXIème siècle ». Les nationalisations visent à détenir les leviers essentiels du pays, afin de pouvoir mener une politique plus sociale, à défaut d’être réellement socialiste. Les industries de base sont peu à peu nationalisées et désormais entre les mains de l’Etat. Mais quel Etat ? 

Et puis, il y a les ennemis de l’intérieur, les nouveaux Chavistes, les opportunistes qui entendent bien profiter du pouvoir pour s’enrichir personnellement. Ces ennemis de l’intérieur sont plus pervers, car ils rongent tout ce que Chavez tentent de construire. Maires, Ministres, Députés, Gouverneurs, toute la classe politique est touchée par la corruption. Rares sont les hommes politiques considérés comme vertueux. Nombreux sont les exemples donnés par les citoyens eux-mêmes, qui ont vu tel maire passer d’une voiture ordinaire à deux ou trois 4x4 ultra modernes, ou se faire construire un immeuble entier pour toute sa famille. Ainsi, en cinq ans, les revenus explosent pour ceux qui récupèrent le pouvoir. Plus grave encore, les aides accordées aux barrios et aux missions n’arrivent souvent pas à destination. Des projets naissent et l’argent disparaît entre les mains de quelques fonctionnaires bien avisés, ou dans d’autres bourses peu scrupuleuses. La politique, avec ou contre Chavez, signifie pour beaucoup l’occasion de s’enrichir rapidement. Pire, à toutes les strates de l’Etat et des administrations, la corruption ronge le système. La bureaucratie prospère grâce à tous les intermédiaires qui se servent au passage. Certains parlent d’une culture de la corruption. Pendant 50 ans, la corruption a été élevée au rang de système, aujourd’hui, il semble bien difficile d’en sortir. Alors, évidemment, les citoyens de seconde zone, ceux qui n’ont pas dans leurs connaissances un édile ou un fonctionnaire bien placé, se détournent peu à peu de la politique fut-elle révolutionnaire. L’armée, elle-même est corrompue, ce qui expliquerait l’incapacité pour Chavez d’éradiquer ce cancers une bonne fois pour toute. Même les syndicats mangent dans la main du patronat pour quelques miettes, à tel point que les travailleurs n’ont plus confiance dans leurs délégués syndicaux, « tous vendus et corrompus ».

Dans ce contexte là, on imagine mal comment un socialisme réel et humaniste pourrait voir le jour, fut-il du XXIème ou même du XXIIème.

Le pays est riche en ressources, sol et sous-sol, avec une diversité bioclimatique unique qui en fait un vrai jardin d’Eden. Et pourtant, la production agricole est détournée, vendue sous le coude, exportée de façon illégale et ne profite pas à la population. Dès lors, l’essentiel des produits agricoles est importé, rendant le pays dépendant alimentairement. Un paradoxe, un de plus.

Chavez annonce la création de milliers de petites usines dans tous le pays, avec une volonté de sortir à la fois de la rente pétrolière et à la fois du déséquilibre territorial. Le pays est essentiellement urbain, avec à peine une dizaine de grandes villes, et puis un désert absolu. La volonté politique est là, en tout cas dans les annonces. Certes, le train commence à se développer, mais il faudra des décennies pour rattraper le retard dans les infrastructures, à condition que les objectifs en la matière ne changent pas. Inutile de poursuivre la litanie des errements et des dysfonctionnements de cette révolution pacifique, mais aussi bien complexe. Et encore, le pacifisme est tout relatif. Il y a des morts politiques, des ouvriers en luttes contre les intérêts de quelques groupes industriels…

Mais alors, tout serait-il à jeter dans ce vaste mouvement d’émancipation ?

Non bien sûr, comme il serait par trop simpliste et manichéen de voir en Chavez un dictateur en puissance, eu égard à son dernier combat politique. Depuis la fin des élections municipales et régionales, du 23 novembre 2008, où le grand Caracas a été remporté par l’opposition, ainsi que les régions les plus riches, Chavez veut taper plus fort. Il fait appel aux membres de son parti pour récolter les signatures nécessaires et convoquer un nouveau référendum, afin de modifier un article de la constitution, celui là même qui ne lui permet pas aujourd’hui de se représenter pour un nouveau mandat présidentiel. Bien sûr, c’est choquant, alors que nous sommes nombreux à refuser l’idée que la politique serait un métier. Bien sûr, nous pensons tous à l’unisson que la démocratie nécessite l’alternance. Et en même temps, l’alternance entre Démocrates et Républicains, aux Etats-Unis, signifie-t-elle le summum de la démocratie, alors même que des milliers d’américains vivent dans les rues.

Et nous verrons jusqu’où Chavez ira, si d’aventure le référendum lui était défavorable. Car plus que tout, il est nécessaire d’affirmer que tout n’est pas permis au nom d’une quelconque idéologie. Jamais, il ne faudra prôner le jusque-boutisme pour prétendre accéder au bonheur. Tout n’est pas admissible, les crimes, les autoritarismes de tout genre, où qu’ils soient doivent être combattus. Là s’arrête le dogme. Au nom de la pensée juste on ne peut penser l’injustice. La fin ne justifie pas tous les moyens. Tel était le socialisme du XXème siècle.

Alternance, Bien sûr ! Et pourtant, si Chavez part, que restera-t-il de cette ambition d’un socialisme du XXIème siècle ? Aujourd’hui, personne en vue pour porter cette idée, autre que lui. Finalement, qui y croit plus que lui, dans ce pays ? Personne de visible, surement des milliers dans les barrios, dans les rues, dans les usines, des millions peut-être. Ceux-là n’ont pas de pouvoir, ne sont pas sur les marches pieds des salons ministériels.

Alors jetons le bébé avec l’eau du bain ? Non bien sûr, mais il suffit des hypocrisies sur une révolution idéalisée. A quoi peut servir de venir dans ce pays pour défendre la révolution si pour d’obscures raisons idéologiques il fallait taire tous les travers que ce processus génère. Et oui, ce sont les hommes qui font les révolutions, pas les enfants naïfs, pas plus que les penseurs éternels perchés sur leurs livres sans image. Ce sont des hommes, et des femmes avec leurs tentations égoïstes, leurs ambitions personnelles, leurs vices endémiques. Oui, les écueils sont nombreux, les fautes graves. Justement, il faut les dénoncer au nom de ce socialisme que l’on souhaite comme étant l’avenir de l’humanité. Le Venezuela en est le laboratoire, et les erreurs de manipulations sont légions. Prenons-en acte, pour avancer vers un chemin meilleur. Et ce Venezuela, il faut le défendre, non l’enfoncer. Il y a un peuple qui espère, un peuple qui attend ce socialisme nouveau.