Pour l’heure, ils sont peu nombreux ; 80 000, dans un pays qui comptent plus de 26 millions d’habitants, dont 14 millions environ sont des travailleurs déclarés. Quelques milliers qui constituent cette armée en marche, cette force, poussée par une envie chaque jour plus forte, par une détermination sans faille. Soldats de l’ombre, ils envahissent peu à peu tous les lieux de travail, toutes les entreprises, publiques, privées. Ils s’affichent avec conviction comme un rempart, comme une force d’opposition, comme une tempête en devenir.

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14 millions de travailleurs et jusque là, aucune politique de prévention des risques, aucun intérêt pour la santé au travail, pour la sécurité. Jusque là, qui portait le moindre regard sur un travailleur ? Qui ? Surement pas les patrons de ce pays. Depuis le début de la colonisation de cette terre, le travailleur, n’est rien d’autre que de la main d’œuvre malléable à merci. Idéologie ! Que nenni ! Rigoureuse réalité des pays du Tiers-Monde. Depuis toujours, depuis les premiers esclaves indigènes, bien vite éliminés, puis ceux venant d’Afrique, jusqu’à ceux des barrios, la classe laborieuse n’est en rien considérée. Réalité. Idéologie de la réalité !

Et puis, peu à peu, depuis deux ans à peine, une armée s’est levée, une armée de travailleurs, une armée de délégués de prévention. C’est leur nom : délégués de prévention. Il faut les nommer, comme on nomme tous les guerriers de la liberté. Comme les sans terre du Brésil morts pour défendre leurs droits à une terre, il faut les nommer. Il faut nommer tous ceux qui se battent pour la liberté ; « presente ! »

Et les délégués de prévention sont des combattants de la liberté. Le mot semble fort, trop fort peut-être ? Aujourd’hui même, alors que s’écrivent ces quelques lignes, un délégué de prévention a été pris pour cible par des sicarios (entendez par là, des tueurs à gages). On lui a jeté une bombe, alors qu’il enquêtait sur le décès d’un de ses collègues, morts accidentellement au travail. Heureusement, lui n’a rien. Une guerre, il s’agit bien d’une guerre pour la dignité au travail. Car travailler, ici, dans ce pays, travailler, c’est risquer la mort. Alors les délégués de prévention se battent chaque jour pour que le droit à un travail digne soit reconnu. Il le sera, malgré les sicarios. L’armée est en marche.

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Le gouvernement de ce pays a permis que cette armée se lève. La loi, écrite par les travailleurs eux-mêmes, la « Lopcymat », comme ils se plaisent à le dire, la « Ley orgánica de prevención, condiciones y medio ambiente de trabajo », organise depuis le 26 juillet 2006 tout ce qui concerne les conditions de travail de ce pays. Cette loi marque une avancée considérable dans tout ce qui touche à la question du travail. Elle crée, en autre, la fonction de délégué de prévention et précise ses missions. Le Ministère du travail et de la sécurité sociale a crée en 2002 l’INPSASEL (Instituto Nacional de Prevencion, Salud y Seguridad Laboral) pour organiser la sécurité et la prévention au travail.

Dans ce cadre institutionnel, les délégués de prévention se forment à l’analyse des conditions de travail, selon la méthode dite « modelo obrero venezolano », une méthode qui permet de rassembler le plus d’informations possibles au sein de l’entreprise, à partir d’un questionnaire réalisé auprès de tous les salariés, secteur par secteur. Ce sont les délégués de prévention, véritable veilleur de la bonne application de la loi en matière de prévention des risques au travail, qui animent les réunions et expliquent chacun des points aux autres travailleurs. La loi, comme pour les représentants syndicaux, les protègent d’éventuelles sanctions à leur encontre, eu égard à leur mission préventive. A ce jour, sur les 80 000 délégués élus, pour deux ans et demi, seulement 10 000 sont formés. L’INPSASEL prévoit d’en former 300 000 dans les deux ans. Une course contre la montre. En attendant, beaucoup de morts sur les lieux de travail - une estimation de ce même institut considère qu’il y a plus de 287 000 accidents par an, et plus de 1500 morts au travail – une estimation, qui ne peut que sous-estimer la réalité. Pour éviter tout problème, les patrons donnent de l’argent à la famille, et l’affaire est entendue. Avec la loi, et le développement de l’information, peu à peu les choses changent.

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L’espoir est permis, car l’idée de cette révolution est de considérer l’intelligence ouvrière au même titre que celle des plus gradés. Du coup, les travailleurs peuvent parler de leur travail, de leurs difficultés et proposer des réponses. Bien sûr, ne soyons pas angéliques, ils ne possèdent pas toutes les réponses et bien sûr, sur certains aménagements, il faudra bien aller chercher les compétences techniques qui manquent… mais où aller les chercher ? Cette approche, n’est certainement pas exclusive, et d’autres devraient peu à peu émerger. Elle a au moins l’avantage de traiter l’urgence, de prendre place au sein de l’entreprise et de parler enfin de la condition ouvrière, avec force.

Une armée est en marche…

Plus le pays se dotera de ces guerriers qui luttent contre le travail indécent et meurtrier, et plus il sera possible d’avancer vers le socialisme.