Pierre Bourdieu considérait la sociologie comme un sport de combat. Pour Marc Jourdan, le qualificatif convient aussi à la psychologie. À ceci près, qu’il ne s’agit pas là d’une métaphore. Deux fois champion de France de boxe française, « le psy qui traîne » siège sur le ring. Et comme le boxeur, il ne s’échappe pas dans le face à face, il fait front, il embrasse, il étreint l’autre et sait aussi le tenir à distance, le bousculer, le combattre dans sa névrose, dans sa souffrance.

Marc Jourdan est psychologue clinicien depuis 1995 au sein de l’association « Partage » dans le quartier de la Faourette, à Toulouse. Et depuis quelques années, il a mis en place le dispositif du « psy qui traîne ».

Quand on arrive dans sa tanière, il n’est pas encore là. Absent, et pourtant si présent. Patricia s’occupe de l’accueil, elle garde sagement l’entrée de cette maison des chômeurs. 12h30, il n’est toujours pas là. Pourtant, ça grouille de vie, d’histoire, ça sent le partage, ça rigole de tout, de rien, ça se raconte la journée d’hier, celle de demain. Chacun semble l’attendre….
12h45, Marc Jourdan prend place autour de la table commune. Chaque personne peut devenir un patient, c’est à chacun de le décider. Parfois, ils ne se disent rien. Ce n’est pas le moment. Parfois, une jeune fille tente une approche. Elle souhaite parler de son manque d’appétit, de ces moments où elle se fait vomir… La jeune fille regarde son assiette vide et ce drôle de psy en face, qui mange goulûment comme si de rien n’était. Juste des regards qui s’échangent. Elle viendra le voir plus tard.
Marc Jourdan est là, toujours présent, jamais envahissant. C’est ça la grande idée ; traîner auprès des gens, manger, boire un café, parler de tout et de rien, et laisser venir. Étrangement, l’agenda se remplit. Réfractaires à la psy, aux mots du moi, aux maux du ça, les habitants du quartier viennent peu à peu livrer, dans une convocation singulière, tout ce qu’ils gardaient jusque-là prisonnier en eux.

« Le psy qui traîne » joue le corps à corps. Il s’autorise ceux que d’autres professionnels refusent. Il quitte sa place d’exception, la blouse blanche du psy, du sachant, pour oser se mettre en danger.

Car là est bien sa singularité. Marc Jourdan n’est pas un psy comme les autres. Il se livre dans l’échange, accepte la proximité, jusqu’au corps à corps réel lors de ses ateliers. Comme l’ensemble des participants, il va adopter parfois des postures de régression. « Je participe avec les gens aux ateliers cliniques sur le corps. Je parle, je dis ce que ça me fait, ce que je ressens, alors les paroles se débloquent ». Parfois décrié par ses collègues psychologues pour ses méthodes peu orthodoxes, Marc Jourdan s’appuie aussi sur Lacan, Winnicott ou Freud.

Le thérapeute n’est rien sans l’homme. Marc Jourdan a 60 ans, une stature qui en impose avec ses 1,85 m. Ses cheveux épais, poivre et sel, lui confèrent un air de sagesse. Les yeux verts pétillent encore et toujours. Ils s’animent lorsqu’il raconte son parcours pour le moins chaotique.

Élève de lycée turbulent et peu enclin aux études, il redouble trois classes, signe évident du mauvais élève. Heureusement, mai 68 passe par là, et grâce au sport et à l’indulgence du jury, il obtient son bac à 21 ans.
« Il fallait que je quitte Paris ». C’est l’agriculture qui lui tend les bras, ou plutôt, c’est lui qui lui offre les siens. Pendant 15 ans, dans le massif central, près d’Aurillac, il produira du fromage de chèvre. Attention, ce n’est pas le côté baba-cool qui l’a emmené vers cette activité, c’est la nature, la grandeur des collines et des forêts, l’abrupt des reliefs. Car ce que Marc Jourdan recherche c’est la quête du beau, c’est l’art. Tout en fabriquant son fromage, il se consacre à sa vraie passion : la photo. « Sûrement, mon vrai métier » dit-il avec pudeur.

À l’instar des artistes majeurs, Marc Jourdan photographie jusqu’à l’obsession, jusqu’à la limite. Les écorces des platanes de Paris sont autant de rorschach, les feuillages, une peinture d’ombres et de lumières, transparence de l’âme…
Dans ses montagnes du cantal, il fixe sur la pellicule les châtaigneraies, jusqu’à épuisement. « Pendant une année, j’ai photographié la forêt au crépuscule, à la limite de la disparition de la lumière, à la limite de la disparition de la forêt, finalement, à la limite de la disparition de moi-même… ». Et de rajouter, en levant ses yeux clairs : « un tout petit peu plus et on bascule, il n’y a plus de lumière, plus d’image, plus de photographe ».

Marc Jourdan, le « psy qui traîne », est ainsi ; artiste fragile, thérapeute singulier, boxeur au grand cœur, photographe de l’absolu, un homme peut être...