m_tro2

Mardi, rendez-vous à la radio sociale de Petare pour présenter l’ergonomie. Après avoir été quelque peu importuné par la police qui cherchait visiblement à améliorer l’ordinaire en tentant le coup avec un petit français, peine perdu, mes poches étaient quasiment vides, me voilà enfin au studio. Emission bien menée, des interlocuteurs de qualité, attentifs et connaisseurs en matière de conditions de travail : Luis, spécialiste de la question au sein du ministère du travail et Carlos, chargé de mission au sein du ministère de l’environnement. Une bonne émission donc…

Après l'émission, pour repartir, en compagnie de Luis, nous prenons alors le métro à la station Petare, du nom d’un des plus grands bidonvilles de Caracas. Selon les chiffres, autour de deux millions d’habitants. Petare, un bidonville où la violence est aussi légendaire. Sur le quai nous échangeons sur le travail, la santé des travailleurs, quand un crie retentit, et là j’aperçois une jeune fille qui vient de se jeter sous les rames du métro. Je l’aperçois furtivement alors qu’elle est recroquevillée entre les rames du métro, puis disparait le temps que le métro se stabilise. Deux femmes sont là à mes côtés épouvantées, en larmes. Luis qui a vu la scène en totalité m’indique que les deux femmes étaient avec la jeune fille.

La foule s’avance pour voir la tragédie, pendant que nous partons traumatisés par cet acte insensé. Comme une trainée de poudre, l’information parcours la gare, et de toutes parts, les gens accourent par curiosité. Je n’ai jamais compris cette curiosité macabre. Peut-être s’agit-il d’une sorte de besoin de se confronter à la mort pour s’en convaincre, pour la voir et la rendre plus humaine. Peut-être pour savoir si la personne fait partie d’une de ses connaissances…

Mais pourquoi se suicider de la sorte ? D’après certaines études canadiennes, le suicide dans le métro se fait proche de chez soi, dans une station proche. Faut-il y voir la volonté d’exprimer quelque chose de singulier à sa famille ? On remarque aussi que ce sont souvent des personnes à faibles revenus. Et ici, à Petare, la misère est toujours présente. Pendant des années, cette population était totalement abandonnée par l’Etat, aucun service public, aucune aide de quoi que ce soit, aucun avenir, aucun horizon possible. Avec le développement des missions d’alimentation, de santé, d’éducation notamment, la misère s’est amenuisée, mais la pauvreté existe toujours très largement. Faut-il voir chez cette jeune fille l’acte désespéré d’une représentation d’un horizon bouché ? Nous ne le saurons jamais.

Mais pourquoi le métro ? Cette manière de se donner la mort est d’une rare violence, d’abord elle se fait devant les voyageurs, comme si la personne voulait montrer au monde entier son désespoir, l’inscrire dans la mémoire collective. Il semble aussi que ce genre de suicide ne soit pas impulsif, mais réfléchi, prémédité. D’ailleurs, souvent, la personne tire la sonnette d’alarme et annonce son désir de mettre fin à ses jours. Dans les quartiers populaires, plus qu’ailleurs encore, les possibilités de prendre en charge cette détresse sont quasi inexistantes. Ce genre d’acte, renvoie à la destruction corporelle, à la mutilation. Il ne peut être compris sans le rapport au corps. Et on sait qu’au Venezuela, le corps joue un rôle important dans le psychisme de jeunes filles. Nombres d’entre elles rêvent de chirurgie esthétique. Et puis la mutilation, notamment l’automutilation, indique une volonté de punition, et surtout le besoin d’être entendu. Par le geste autodestructeur, il s’agit de calmer sa souffrance. Se suicider en se jetant sous les rames d’un train est peut-être le stade ultime, où l’individu ne trouve plus aucune issue, où la souffrance ne peut être apaisée,  seule la mort le permet…