14 juin 2009
Quand les Molex font leur révolution
Écouter l'émission "dans l'actualité" sur les Molex
Caterpilar, Continental, Freescale, Molex… La liste est longue des usines qui ferment et des salariés jetés au chômage. Face à ces tragédies humaines, les travailleurs élaborent des alternatives, des réponses loin des schémas traditionnels. La fermeture de nombreux sites n’est plus une fatalité, dès lors que les solidarités s’organisent et que citoyens et travailleurs changent les règles du jeu…
Un village d’irréductibles
À Villemur-Sur-Tarn, les « Molex », comme on les appelle désormais, bousculent les rouages du système capitaliste et de la spéculation boursière : ils refusent de lâcher leur outil de travail. La direction nord américaine du groupe Molex ne comprend pas la résistance de ces irréductibles Gaulois. Blocage de l’usine, Direction retenue pendant 26 heures, médiatisation du conflit, renvoie devant les tribunaux. Les 283 salariés et les quelques 20 autres intérimaires (qu’on oublie bien souvent), jouent le bras de fer avec tout un système, bien au-delà d’un simple groupe industriel.
Le cabinet d’expertise Syndex a rendu son rapport le 15 mai, il est accablant… pour la direction. La conclusion est sans équivoque : le site de Villemur est non seulement viable, mais en plus, il est un des plus performants du groupe et la « sauvegarde de compétitivité » justifiée par la direction pour fermer n’est basée sur aucun élément chiffré. En fait, la stratégie financière prime sur la stratégie industrielle, et après avoir acquis les brevets et les savoir-faire, pour les délocaliser en Chine et Slovaquie, l’entreprise américaine cherche à rapatrier une part de sa production sur son propre territoire.
Une fermeture illégitime
Le 19 mai 2009, le tribunal de Grande Instance de Toulouse suspend le plan de licenciements au motif que la direction de Molex a bafoué la loi française depuis octobre 2008. Le comité d’établissement n’a pas été correctement informé et la direction a fait secrètement cloné les moules de fabrication pour produire « en douce » aux États-Unis.
Le site de Villemur-Sur-Tarn est le deuxième fournisseur de PSA en matière de connectique automobile. Il est un des plus performants en termes de productivité et de qualité (n°1 en Europe). Il réalise 1,2 millions d'euros de bénéfice en 2008… Molex Inc. dont l’actionnariat est constitué à 57% de banques et investisseurs financiers américains, a racheté l'entreprise Connecteur Cinch au groupe SNECMA (qui était une entreprise d'État à l'époque - actuel SAFRAN) en 2004 pour doubler ses parts de marché en Europe. 4 ans plus tard, ils décident de fermer en octobre 2009 le seul site restant de l'ex Connecteur Cinch, celui de Villemur-Sur-Tarn.
Affaire à suivre…
Expropriation des actionnaires
La décision de justice gelant la restructuration de Molex permet aux travailleurs d’envisager d’autres pistes, et notamment l’idée de l’expropriation des actionnaires et de la cession des immobilisations matérielles (maintien de l’outil de travail). Guy Pavant, délégué syndical CGT, refuse la mise en concurrence avec les ouvriers américains, chinois ou slovaques, mais rappelle sa philosophie : « on vend au plus près de là où on produit ; on produit là où on vend ». D’ailleurs, Peugeot et Renault, entreprises ayant bénéficié de l’aide de l’Etat à hauteur de 6 milliards d’euros, représentent les deux tiers des ventes de Molex. Comme l’indique le rapport d’expertise : « l’hypothèse d’une réaffectation à Villemur de la moitié des commandes de ces deux constructeurs en Europe (en lieu et place des production délocalisées aux Etats-Unis et en Chine telles que le prévoit le projet de restructuration) suffirait à réunir les conditions économiques garantissant la pérennité des emplois à Villemur ».
Également, la question des droits à produire, et notamment l’utilisation des brevets, pendant une période à définir, est aussi une question déterminante qui ouvre une brèche dans le paradigme inamovible de la sacro-sainte propriété privée.
Un partenariat inédit
La solidarité s’organise aussi au sein de l’Université publique. Chercheurs et Ingénieurs des Universités de Paul Sabatier et du Mirail de Toulouse, se sont proposés pour remplacer les services Recherche et Développement, bureau d’étude et bureau de commercialisation à une échéance de deux ans. Le savoir-faire local sur la connectique, les matériaux utilisés dans l’industrie automobile, les nouvelles technologies sont maîtrisés à l’Université Paul Sabatier, les réflexions sur le plan économique sont nombreuses au Mirail. De plus, la diversification des activités de l’usine de Villemur peut s’opérer dans l’industrie aéronautique et ferroviaire. Rien n’interdit non plus d’interroger la place du travail dans la réflexion, et notamment la place de la décision de tous les travailleurs dans les choix stratégiques, industriels et d’investissement.
Ce nouveau partenariat est en soit révolutionnaire, il est aussi le premier à se structurer ainsi en France. Il n’est pas simplement technique et scientifique, il est aussi politique et renvoie à une nouvelle conception de l’économie et du droit au travail…
Pour en savoir plus sur la situation : http://molex.unblog.fr/
24 mai 2009
Un étrange métier de corps
Le 18 mars 2003, Sarkozy, alors ministre de l'intérieur faisait passer la Loi de sécurité intérieure qui fit du racolage passif un délit. En 2005, Sarkozy était déjà en campagne, il jouait toujours à nous faire peur.
En 2005, grâce à l'association Grisélidis de Toulouse, je pus prendre contact avec une femme qui exerçait un "métier de corps", comme elle le nommait. Rachel, exerçait ce métier depuis 20 ans et dans un bar toulousain me livrait un peu de sa vie, un peu de son intimité.
18 avril 2009
Le stigmate de pute
Un gars, c’est un jeune homme,
Une garce, c’est une pute.
Un courtisan, c’est un proche du roi,
Une courtisane, c’est une pute.
Un masseur, c’est un kinésithérapeute,
Une masseuse, c’est une pute.
Un coureur, c’est un joggeur,
Une coureuse, c’est une pute…
Il y en a comme ça une pleine page. Tirés de « langue de pute, ou les subtilités de la langue française », ces quelques vers sont publiés par le Planning familial, qui a ainsi voulu montrer combien les mots étaient porteurs de préjugés, et finalement, renvoyaient à la représentation de la femme dans notre société.
A Toulouse, plusieurs associations travaillent auprès des prostitué-e-s, filles, garçons ou transexuels. Elles les écoutent, les aident et parfois les défendent dans des affaires de justice, notamment depuis que la loi Sarkozy sur le racolage passif fait de ces personnes des délinquants en puissance.
Isabelle est salariée de l’association Grisélidis. Son discours n’est pas lisse, ni même consensuel. Fustigeant les « putophobes » de tous ordres, autant que les apôtres des maisons closes, elle construit son argumentation avec précision. On sent chez cette femme une détermination sans faille. Les mots sont distillés pour faire mouche, les armes sont affûtées pour le combat, à l’instar de la marraine de l’association. Dans les années soixante dix, Grisélidis Réal, « courtisane » et écrivain à succès, occupait les églises et manifestait dans les rues pour la défense des prostitué-e-s. Grisélidis Réal est décédée en mai 2005. Aujourd’hui, Isabelle suit le même chemin et part en guerre contre les préjugés, contre le stigmate de pute.
Le mot est lâché comme un missile. Il touche son but. A la question « quelle formation est nécessaire pour travailler dans votre association ? », la réponse fuse sans virgule « je suis prostituée de formation ». Et là, tout se joue dans le regard, dans le plissement nerveux de la commissure des lèvres. Le stigmate de pute s’affiche en miroir sur le visage interloqué du journaliste. Et Isabelle d’enchainer immédiatement « le stigmate de pute, c’est quand on s’étonne que votre expérience de prostituée ne puisse pas être considérée comme une véritable expérience. Le stigmate de pute, c’est ce regard surpris, ce sourire gêné ». Balle au centre !
Pour lutter contre cette stigmatisation, Isabelle assume son ancienne activité, sans tabou. Après tout, pourquoi avoir honte d’une activité imposée au titre des « bénéfices non commerciaux » par le Ministère des finances. Isabelle ne veut nier en aucun cas ce travail, même pas quand elle décide de passer à autre chose. C’est à Toulouse auprès du CIDF qu’elle se présente comme prostituée en activité, cherchant à se reconvertir. « On veut absolument que les prostituées se réinsèrent, comme si on était en dehors de la société. Je préfère parler de reconversion professionnelle. Mes collègues, souvent, taisent leur activité. Elles se retrouvent alors comme des pièces de puzzle disloquées, obligées de bricoler avec une fausse histoire. Certaines ne disent même pas à leur gynécologue qu’elles sont prostituées ».
Pour cette femme de conviction, le « métier » de prostituée renvoie à des compétences. « On imagine la prostituée en train d’écarter les jambes, d’absorber une prétendue misère sexuelle des clients… on ne croit pas qu’elle développe des compétences commerciales, psychologiques, d’écoute et de gestion des conflits. En fait, les prostituées sont bien plus normales que ce que l’on imagine ». Isabelle avoue en être au début de sa réflexion, mais déjà elle sent bien que la personne ne peut exister en tant que sujet, que dans l’acceptation de son histoire singulière.
Le stigmate de pute est bien plus qu’une haine ordinaire. « Le stigmate de pute est un fouet qui sert à battre toutes les femmes et à les remettre au pas ». La prostitution est en effet généralement pensée au féminin, et dans une société patriarcale, la femme doit rester à sa place. Isabelle va plus loin encore : « la putophobie est le dernier rempart pour ne pas aborder le vieux tabou de le femme et du sexe. En effet, ce qui est insupportable dans notre société, c’est que la femme puisse choisir sa sexualité. Ce que les gens ne peuvent admettre, c’est que la prostituée choisit son client et l’homme avec lequel elle monte. Et surtout, elle ne s’implique pas dans l’acte sexuel. Pour elle, il n’est pas besoin de passer par la case sentiment. Le vagin sert, sans le cœur ! ».
Grisélidis Réal (1929-2005)
Née à Lausanne en 1929, Grisélidis Réal a passé son enfance en Égypte et en Grèce. Après la mort de son père, alors qu’elle a huit ans, Grisélidis revient à Lausanne. Entreprenant des études à l’École des arts décoratifs de Zurich, elle tente de vivre comme artiste-peintre. Divorcée, mère de quatre enfants, elle commence à se prostituer en Allemagne pour survivre, au début des années 60, avant de devenir, la décennie suivante, une « catin révolutionnaire » très active dans les mouvements de prostituées lyonnaises et parisiennes, qui émergèrent au milieu des années 70. Co-fondatrice d’un Centre international de documentation sur la prostitution et d’une association genevoise d’aide aux prostituées (ASPASIE), elle a participé à de nombreux colloques ou manifestations sur le sujet. Elle est morte en mai 2005 à la suite d’un cancer.
Grisélidis Réal est l’auteur de Carnet de bal d’une courtisane et du roman autobiographique Le noir est une couleur (Balland, 1974 ; Verticales, 2004). La passe imaginaire, correspondance de Grisélidis Réal avec Jean-Luc Hennig, a paru chez Manya en 1992, puis en Presses-Pocket (1993, épuisé). Il sort chez Verticales avec le second volume inédit des lettres de Grisélidis Réal à Jean-Luc Hennig, Les sphinx.
04 mars 2009
Pile et face
Il y a un mois, retour en France, fini le Venezuela. Un mois et toujours cet incroyable sentiment d’avoir vécu une expérience unique, grave, étourdissante, un mois que la France apparait plus que jamais rigide, figée, engourdie, dépressive.
J’ai quitté le Venezuela sur une manifestation de soutien à Chavez, celui-là même qui est décrit ici comme un terrible dictateur, comme un dangereux mégalomane. Un mois à tenter d’expliquer que les lunettes ne corrigent pas toujours la désinformation quotidienne de nos journaux bons tons.
Quelques jours après cette manifestation vénézuélienne, en France, le 29 janvier, les rues de nos villes se couvraient de banderoles, le peuple vilipendait celui qui avait reçu l’onction citoyenne, il y a moins de deux ans, à peine. Là-bas, Chavez était acclamé, dix ans après son sacre, ici Sarko était hué.
Étrange sensation, étranges démocraties. Là-bas, une démocratie vivante, jeune, qui apprend, qui exprime son désir, ici une démocratie de notables, d’affairistes, d’énarques.
Étrange sensation, comme si la démocratie, depuis Athènes, renaissait continuellement et que ses formes constamment changeaient d’état. Il y a les vieilles démocraties que d’aucun considère comme éternelle et inscrite dans un marbre noirci, et il y a les nouvelles qui se fabriquent. Oui, voilà une nouvelle fabrique de démocratie dans ce Venezuela chaotique.
Évidemment, il est plus simple de voir l’appui à Chavez comme une manipulation du despote et les quinze rendez-vous électoraux, comme un simple jeu médiatique à la gloire de l’homme au béret. Bien sûr, il est toujours plus aisé d’expliquer que le tribun est un populiste et de ne pas regarder la réalité du peuple vénézuélien. Bien sûr, si l’Histoire n’existait pas, ce serait si simple de hurler avec les loups. Mais l’Histoire est têtue et la mémoire tenace. Qu’ont fait tous les dirigeants de ce pays les quelques cent dernières années pour le peuple ? Qu’a fait la communauté internationale pour aider les peuples d’Amérique Latine, que fait-elle aujourd’hui pour l’Afrique ?
Alors plutôt que de donner des leçons dans Libé ou Le Monde, l’Alpha et l’Oméga de toutes nos certitudes, il convient d’abord de balayer devant nos portes. Et il suffit de s’étonner qu’un Chavez émerge et qu’il plaise au peuple. Pendant des siècles, aucunes des élites en place n’ont jeté un seul coup d’œil sur la population en souffrance. Chavez est le premier à s’adresser aux plus pauvres. Allez, je vous entends : « populiste » dites-vous. Peut-être, mais quand ça profite à la majorité, pourquoi pas. Et si comparaison il y a, alors amusons-nous un instant. Que vaut une démocratie qui fait passer par voie parlementaire ce que le peuple a rejeté deux ans avant par référendum. Qui s’étonne encore que les députés et les sénateurs remettent en cause le souhait de plus de 55% des citoyens, tout simplement parce qu’ils considèrent que le peuple n’a pas bien compris les bienfaits du traité constitutionnel…
Des millions de gens dans la rue pour que Chavez continue sa révolution bolivarienne, son socialisme du XXIème siècle. Des millions de gens dans la rue pour refuser les réformes néo-libérales de la droite la plus décomplexée depuis Vichy, et un gouvernement français sourd et aveugle. Où est la démocratie ?
D’une manif à une autre, comme les deux côtés d’une même pièce. Pile, l’avenir est en construction, face, la lutte ne fait que commencer.
22 janvier 2009
Derniers jours au Venezuela
A l'heure du retour, après presque six mois passés dans ce Venezuela tantôt adoré tantôt honni, les sentiments restent partagés…
Des rencontres, merveilleuses, vivantes, enthousiasmantes, d’autres plus troubles, voire troublantes, un engagement sans cesse en recherche, en mouvement, en questionnement. Un pays complexe, empli de ses contradictions, de ses arrangements, de ses espérances, un pays qui se cherche et un peuple qui oscille entre la frénésie révolutionnaire et l’apathie consumériste. Un Président qui provoque l’euphorie, l’élan, l’espoir et qui inquiète de par sa solitude au pouvoir. Un changement, un bouleversement, une révolution qui s’est mise en marche il y a dix ans et qui est pacifiste. Ici, pas de morts comme à Gaza, ici, pas de prisonniers politiques, ni d’assassinats politiques comme en Russie, ici, pas de journalistes bombardés comme à Bagdad, ici pas de prisons sans jugement comme à Guantanamo, ici, des médias d’opposition qui se font la voix des États-Unis et de l’oligarchie toujours puissante, caricaturant Chavez comme jamais en France le CSA ne l’autoriserait, heureusement !
Venezuela, mon Amour !
Venezuela de toutes les passions, de tous les extrêmes. Los Leones de Caracas qui gagnent et c’est toute la ville, sans discrimination de couleur, de statut social qui explose de joie. Le base-ball, plus qu’un sport, c’est une communion du peuple caraqueño.
Venezuela, mon Amour !
El la salsa, envoutante, tourbillonnante, de Willie Colon, Marc Antony, Hector Lavoe, Oscar de Leon, et du Gran Combo, la salsa qui grise, qui embarque, au bras d’une de ces princesses des caraïbes à la peau satinée et au regard mystérieux.
Quel bilan ? Après tout, faut-il faire un bilan ?
Et puis, il y a l'horizon...
04 janvier 2009
La ticcaticatictactic du gendarme…
Tranquilles ou presque, le nez au
vent, pas encore de mise à cette heure matinale, deux voyageurs joyeux se
présentent fièrement au portique de sortie de la station de métro « la
bandera ». Un voyage prévu pour Mérida, la ville vénézuélienne des Andes.
Mérida la festive, Mérida l’historique. Déjà l’inquiétude est de mise, car en
ces périodes de fête de noël, tous les vénézuéliens voyagent. La population de
Caracas se vide en quelques jours. Les vacances sont ici synonymes de
retrouvailles familiales. Caracas est une ville provinciale, comme Paris, elle
est peuplée pour l’essentiel des habitants issus de tout le pays, de l’Orient,
de l’Occident, des Andes, des Llanos… Caracas a explosé ces 40 dernières
années, comme nombres de capitales des pays en développement. Le mirage de la
capitale et d’une vie meilleure. Conséquence : 70 à 80% de la population
vit dans les barrios.
Quelques 10 minutes de marche
séparent la station de métro du terminal de bus de la « Bandera ». Le
quartier n’est pas sûr, adossé aux barrios, c’est une fourmilière inquiétante
qui s’agite. Une foule grouillante se bouscule en journée. De nuit, il vaut
mieux ne pas s’y aventurer, conseils de vénézuéliens. La foule est une
assurance vie, elle permet de s’y fondre. Mais pour nos deux français, le
contraste est marqué. Le sac à dos est repérable de loin, les visages sont
pâles, le look différent. La démarche est pourtant vive, le pas faussement
assuré, le regard droit, déterminé. A cent mètres du terminal, une
station essence, puis une rampe d’accès piétons permet d’arriver jusqu’à l’entrée
du terminal. La foule est plus dense encore, les chauffeurs de taxis hurlent le
nom des villes, d’autres invitent le voyageurs à remplir un bus qu’on a peine à
imaginer incomplet. Certains proposent des billets vendus au noir, vingt
pourcent plus cher. D’autres, des boissons, des cigarettes, des appels
téléphoniques à prix réduits… La société du travail informel se retrouve ici,
car ici, c’est le lieu des arrivées et des départs, c’est le lieu de la
fragilité et des bonnes affaires…
Bonnes affaires…
De loin, un regard shoote celui
de nos deux voyageurs. De loin, l’évidence, merde ! De loin, la cible est
repéré, les lapins sont dans la lunette des chasseurs, le gibier est là.
Inutile de fuir, les issues sont bouchées. La police métropolitaine de
Caracas veille. Les deux touristes sont arrêtés, pour un contrôle d’identité de
routine. Les visages se figent, les regards se font plus durs. Une main sur le
révolver, l’autre pointant du doigt le voyageur suspect. Qu’y-a-t-il ?
Qu’ont-ils fait ? Français et déjà suspects. Étrange sensation ; se sentir
suspect, sans avoir rien fait. Et le parallèle se fait bien vite avec les beurs
de nos quartiers. Suspects par nature, pour faciès non-conformes.
Quatre hommes
et une femme. Tous, armes au poing et gilet pare-balles. Le fourgon est adossé
au mur, à peine l’espace pour se faufiler à l’intérieur, sans visibilité pour les
passants. Celui qui semble être le chef
invite fermement le garçon à pénétrer dans le fourgon. Pourquoi ? Les
papiers ne sont-il pas en règles ? Pas de réponse, la main se crispe plus
visiblement sur la crosse du révolver, la tension se fait plus prégnante. La
petite française commence à s’inquiéter, à prendre peur. Une semaine dans ce
pays et la crainte est de plus en plus présente. On ne s’habitue pas à ce
sentiment d’insécurité en quelques jours. S’y habitue-t-on d’ailleurs ?
« Monte,
monte ! ». Le garçon monte, la fille reste avec la gendarmette (même
si les gendarmes n’existent pas au Venezuela, c’est tellement plus amusant de les
imaginer en gendarmes de Saint-Tropez !).
Les poches sont vidées, la
ceinture, qui sert de cachette pour les liasses de billets, vite découverte.
Toujours la main sur le révolver, les deux policiers se montrent plus fermes,
plus menaçants. Des allusions à la drogue sont adressés au français, qui sourit
nerveusement et nie toute consommation de substance illicite. Un des policiers
ordonne de se déshabiller. Interrogation. Le policier sort son révolver et le
pointe sur les côtes du français, qui vient à cet instant de perdre son sourire
de circonstance. La petite française ne voit pas la scène, attend nerveusement
en grillant une cigarette, celle du condamné, à l’évidence. Le révolver appui
plus fortement sur les côtes de garçon, le pantalon tombe. Ce n’est pas
suffisant, toujours plus menaçant le policier insiste pour que le slip soit lui
aussi descendu. Humiliation, provocation, stratégie peut-être. A cet instant, la française,
inquiète et apeurée, a passé sa tête par l’entrebâillement de la porte et vu
deux fesses blanches. La policière l’a vite rappelé à l’ordre. Quelques
secondes. Le révolver est remis dans son étui. Les sourires des policiers
indiquent la fin de la fouille au corps. Il faut tout ranger désormais, les
affaires sortis du sac, remettre la ceinture et le pantalon. Puis, c’est au
tour de la fille d’être plus sommairement fouillée. Heureusement, la fliquette
ne la déshabille pas. Rien d’illicite. Les deux français quittent le fourgon et
sur des encouragements au bon voyage, gagnent le terminal de bus. Plus de
frayeur que de mal. Juste l’équivalent de 150 euros volés pendant cette
« vérification » par la police de Caracas. Bien sur, nos deux
voyageurs ne s’en rendent compte que plus tard, les policiers avaient pris soin
de ne pas tout prendre, juste la moitié… Belle attention !
La Tactique Du Gendarme
envoyé par pierre1915
30 octobre 2008
Quand la souffrance est plus grande
Mardi, rendez-vous à la radio sociale de Petare pour présenter l’ergonomie. Après avoir été quelque peu importuné par la police qui cherchait visiblement à améliorer l’ordinaire en tentant le coup avec un petit français, peine perdu, mes poches étaient quasiment vides, me voilà enfin au studio. Emission bien menée, des interlocuteurs de qualité, attentifs et connaisseurs en matière de conditions de travail : Luis, spécialiste de la question au sein du ministère du travail et Carlos, chargé de mission au sein du ministère de l’environnement. Une bonne émission donc…
La foule s’avance pour voir la tragédie, pendant que nous partons traumatisés par cet acte insensé. Comme une trainée de poudre, l’information parcours la gare, et de toutes parts, les gens accourent par curiosité. Je n’ai jamais compris cette curiosité macabre. Peut-être s’agit-il d’une sorte de besoin de se confronter à la mort pour s’en convaincre, pour la voir et la rendre plus humaine. Peut-être pour savoir si la personne fait partie d’une de ses connaissances…
Mais pourquoi se suicider de la sorte ? D’après certaines études canadiennes, le suicide dans le métro se fait proche de chez soi, dans une station proche. Faut-il y voir la volonté d’exprimer quelque chose de singulier à sa famille ? On remarque aussi que ce sont souvent des personnes à faibles revenus. Et ici, à Petare, la misère est toujours présente. Pendant des années, cette population était totalement abandonnée par l’Etat, aucun service public, aucune aide de quoi que ce soit, aucun avenir, aucun horizon possible. Avec le développement des missions d’alimentation, de santé, d’éducation notamment, la misère s’est amenuisée, mais la pauvreté existe toujours très largement. Faut-il voir chez cette jeune fille l’acte désespéré d’une représentation d’un horizon bouché ? Nous ne le saurons jamais.
Mais pourquoi le métro ? Cette manière de se donner la
mort est d’une rare violence, d’abord elle se fait devant les voyageurs, comme
si la personne voulait montrer au monde entier son désespoir, l’inscrire dans
la mémoire collective. Il semble aussi que ce genre de suicide ne soit pas
impulsif, mais réfléchi, prémédité. D’ailleurs, souvent, la personne tire la
sonnette d’alarme et annonce son désir de mettre fin à ses jours. Dans les
quartiers populaires, plus qu’ailleurs encore, les possibilités de prendre en
charge cette détresse sont quasi inexistantes. Ce genre d’acte, renvoie à la destruction corporelle, à
01 octobre 2008
El Recreo, temple du consumérisme
Ici, comme dans de nombreux pays, les centres commerciaux sont florissants. Si en Europe, ils font partie de notre vie quotidienne, s’ils sont rentrés dans les habitudes de chacun, au Venezuela leur importance est d’autant plus étonnante que la population dans sa grande majorité ne peut s’offrir les produits exposés derrière les vitrines. A Caracas, il y a le plus grand centre commercial de toute l’Amérique latine, le « Sambil ». Plusieurs étages, une vraie pieuvre qui étend ses tentacules dans toutes les directions. Sur une surface de 42 000 m2, le « Sambil » a ouvert ses portes à Caracas en 1999. D’autres « Sambil » ont été crée à Valencia, Margarita, Maracaibo, San Cristobal, et Barquisimeto. Un deuxième est en construction sur Caracas dans le quartier « Candelaria ». On y trouve en autres Zara, Graffitti, Wendys, Mc Donalds…
Malgré un faible pouvoir d’achat de la grande majorité de la population, ces temples de la consommation sont bondés du matin au soir. On se marche littéralement dessus, on ne sait où regarder tant les jolies filles viennent exposer leurs atours les plus ostentatoires à la vue de tous. On vient au centre commercial pour se rencontrer, pour se montrer, pour draguer. Bref, le centre commercial remplace la place de nos villages. Et pour cause, dans les grandes villes, les vieux centres urbains de l’époque coloniale ont soit disparu, soit sont devenus des lieux marginaux de toute activité sociale. Ce qui surprend, c’est d’un côté la chaleur des gens, leur capacité à t’embrasser dès le premier jour, à te toucher, à t’appeler « amor » ou « querido », et en même temps l’absence de lieux de sociabilité. Ce n’est pas encore le cas dans les villages plus reculés et plus petits.
26 septembre 2008
Ici
En ces temps mondiaux incertains, en ces moments de crises financières qui cachent mal la crise plus profonde d’un système capitaliste qui s’essouffle, dans cette histoire immédiate qui galope bon train, c’est au Venezuela qu’il faut être. Oui, dans le Venezuela de Chavez. Aujourd’hui! Dans ce pays coloré à plus d’un titre où l’effervescence est d’abord dans les barrios, dans ces bidonvilles accrochés à leur colline, dans ces maisons de briques nues, de béton vieilli, dans ces callejons où on risque de se faire occire, dans ces maisons où l’eau est rare, où les ordures jonchent le parvis des habitations, où parfois un « comedor popular » rappelle que la faim n’est pas un vain mot.
C’est d’abord dans ces quartiers qui effraient au premier abord, que la révolution se poursuit chaque jour. Parce qu’elle est une nécessité vitale pour cette masse de population jusque là abandonnée par un Etat recroquevillé sur les intérêts de se petite oligarchie. Ah , vous trouvez que j’exagère. Et qu’en pensent les habitants des cités françaises, des banlieues et des quartiers populaires. Étrangement, quand on discute avec les habitants de Sarria, barrio du Nord de Caracas, ou avec ceux de la Vega au Sud, on sent comme des proximités de point de vue, ce sentiment de l’abandon des puissants. Mais ici, ce qui force l’admiration, c’est l’énergie avec laquelle chacun se prend en main pour faire, pour agir, pour installer ici une radio, là un cours d’alphabétisation, ailleurs un « comedor » pour les plus pauvres. Ici, la solidarité n’est pas un vain mot. Bon, ok, il n’y a pas trop de chichi, de « vous en reprendriez bien un peu svp », non ici, c’est direct, si t’as faim, tu demandes et on te donne, voilà tout.
Hier, je suis allé visiter une radio, plus exactement un média communautaire, comme ils aiment que l’on dise. Ça m’a rappelé les radios associatives de nos quartiers, vous savez celles qui vont bientôt disparaître en France grâce à Sarkozy et sa stupide loi de suppression de la publicité sur les télés et radios publiques. Et bien, en faisant court, ça impacte directement sur les radios associatives, qui représentent "juste" 25% des radios françaises. Ben oui, la parole libre et non commerciale, c’est fini chez nous. Mais par contre, au Venezuela, ça explose. Pendant tant d’années, les radios libres se planquaient pour émettre, se faisaient régulièrement démolir par les autorités de l’oligarchie (j’aime bien ce mot, ça fait savant, et à vrai dire, j’en connais pas d’aussi juste en la matière).
Je suis allé dans
Radio negro Primero n’est pas qu’une radio, c’est aussi un journal papier disponible dans tous le quartier, un programme vidéo visible sur internet, une page web qui n’a rien à envier à nos médias français, c’est une information fabriquée par les gens de cette radio et pas une compilation des agences de presses internationales. Ici, il n’y a pas de « circulation circulaire de l’information », comme le disait Bourdieu. Ici, l’information est toujours de première main. Et pourtant, pas un de ces doux rêveurs n’a eu une formation dans une prestigieuse école de journalisme. Et allez savoir pourquoi, ça se sent.
http://www.radionegroprimero.org.ve/
19 août 2008
La plage, le sable, le soleil... et les filles
Bon, je vous l'accorde, ça fait
un peu cliché. "ya du soleil, ya des nanas, laï, laï, li la dada...",
un peu voyage club med. Et pourtant, en ce mois d'août, les vacanciers sont
aussi très largement vénézuéliens. Ici, c'est la période des vacances scolaires
comme en France, alors, ici aussi les plages sont remplies de touristes
"locaux". C'est vrai, on trouve aussi des étrangers, quelques
routards reconnaissables à leur dégaine peu engageante, à leurs jeans déchirés,
à leurs cheveux longs et crasseux. Bref, une image très idyllique des pays dit
"développés".
Les vénézuéliens, ont quant à eux deux semaines de congés annuels. C'est
encore peu, mais par les temps qui courent qui sait si sous le ciel français,
le mot "congé" ne rimera pas avec « feignant ».
C’est principalement le week-end que sortent les caraqueños. Les vendredis soirs et les samedis matins, tous les terminaux de bus se retrouvent envahis par une foule bruyante. Une fourmilière grouillante s’anime de façon désordonnée. Ça crie à tout rompre des « Maracaï, maracaï », des « San felipe, san felipe », des hommes à la voix puissante se jettent sur les futurs passagers pour les inciter à choisir telle ou telle compagnie. Ici, il y a le choix, les autobus sont soit modernes et climatisés, avec obligation de prendre bonnet de montagne, écharpe et duvet hivernal, soit les bus colorés fenêtres ouvertes, banquettes explosées et remplissage garantie.
Plages « orientes », à
l’est de Caracas. A quelques deux heures trente de la capitale, le bus s’arrête
à la ville de Higuerote. De là, il faut prendre un autre bus local pour accéder
aux différentes plages. Le tout Caracas populaire se retrouve là pour la
journée, le plus souvent. Le voyage est vraiment bon marché, et même les plus
pauvres des caraqueños peuvent se payer le voyage. Les gens viennent en
famille, apportant avec eux tout le nécessaire. Une glacière
entière pour la bière, une autre pour le pick-nique. Et sur la plage étroite,
pas vraiment la place pour s’allonger. Sur des kilomètres, des tables, des
chaises et des parasols qu’il faut louer à la journée pour avoir le plaisir de
profiter de l’ombre et des odeurs de poissons grillés, bananes plantains cuites
et autres mets délicats qui dégagent leurs effluves fines tout au long de
Loin de moi l’idée de laisser entendre que les vénézuéliens sont sales, ce serait tellement facile. Mais il est inutile, pour comprendre ce pays, d’en dessiner une image rêvée, spécialement par les européens. L’évidence c’est que la question environnementale est très éloignée des préoccupations de la population, du gouvernement aussi. En Europe, l’écologie commence à peine à sortir de son ghetto idéologique. L’éducation sur cette question est encore très parcellaire, la prise de conscience est chaotique. Alors que dire dans un pays où la première préoccupation est d’accéder à un niveau de vie satisfaisant. Les gens ne comprennent pas l’importance de ne pas laisser trainer les détritus. Comment le pourraient-ils, alors que chez eux, dans les barrios, il n’y a pas de service de récoltes des ordures, rarement des réseaux d’assainissement, que l’eau est souvent absente. Chacun se débrouille comme il peut pour évacuer ses ordures… Les choses avancent mais l’Etat a été tellement absent durant ces 60 dernières années, que le travail est considérable. Ce pays est avant tout un pays urbain, la ruralité est très minoritaire, alors les bidonvilles n’en finissent pas de croître.
C’est avec tous ces paramètres contradictoires que l’Etat doit jouer son rôle. Et bien sur, l’Etat est un concept qu’il convient aussi de pondérer. L’administration est souvent déficiente, la corruption est toujours présente, la bureaucratie a quitté certains lieux et s’est réinstallée dans d’autres…
Allez, malgré tout cela, il y a du mouvement, il y a la recherche de solutions concrètes, dans les barrios, dans certaines instances gouvernementales. Les infrastructures se développent petit à petit… et puis il y la plage de Choroni !
Ah ! Choroni, voila une destination de rêve, palmiers, sable blanc, eau limpide et chaude. Bon, le week-end, question tranquillité, on a fait mieux, comme Chuao, à quelques 20 mn en lancha (barque) de Choroni. Si vous êtes un garçon, ne soyez pas surpris si vous croisez quelques regards malicieux de… garçons. Ici, c’est la plage « gay » d’après les informations que les habitants m’ont donné. Mais question jolies filles, là aussi, les yeux peuvent aisément s’emplir de toutes ces beautés caribéennes…




















































