23 septembre 2009
Une ergonomie politique, pour un socialisme du XXIème siècle
Née d’une conception politique du travail, l’ergonomie francophone s’est peu à peu affranchie de ses ambitions de transformations sociales, pour devenir, au même titre que les économistes, informaticiens et autres intervenants en entreprises, un conseiller du prince.
Lorsque Alain Wisner, un des pères de l’ergonomie française, dans les années 1950, intervient pour la première fois à la SNCF, c’est pour faire la démonstration de la pénibilité du travail des roulants. La Direction refusant catégoriquement toute intervention extérieure, les syndicats firent alors appel clandestinement à ce médecin qui se considérait déjà comme un « ergonomiste ».
L’ergonomie était donc bien politique. Néanmoins, pour se développer, construire son corpus, élaborer ses méthodes, élargir son champ d’action, il fallut qu’elle abandonnât toute marque idéologique. Pourtant, durant de nombreuses années, au sein du CNAM à Paris, étudiants, travailleurs, syndicalistes, médecins, ingénieurs, vinrent étudier dans l’idée, un jour, de transformer le travail. Beaucoup étaient des militants, beaucoup rêvaient d’une transformation plus radicale dans la division du travail, quelques-uns parlaient même de révolution…
Mais, la réalité des rapports de force dans l’entreprise, des cabinets-conseil, des budgets alloués à la recherche firent de l’ergonomie une servante du système, comme les autres sciences.
Aujourd’hui, cette science du travail doit devenir une science politique, engagée dans l’action et dans un projet de société. Aujourd’hui, alors que les médias découvrent les effets sociaux du travail, (suicides, accidents, maladies professionnelles), l’ergonomie doit porter un discours de transformation de la société, parce que le travail est au cœur de la société et qu’il est aussi un des constituants identitaires de chacun d’entre nous.
C’est pour cela, qu’il faut défendre l’idée d’une « ergonomie politique » au service du socialisme du XXIème siècle. La crise actuelle du capitalisme est une opportunité pour proposer de nouveaux outils de gestion de production, d’organisation du travail, de démocratie ouvrière et de choix industriels.
C’est donc dans cette arène que la révolution peut s’initier et que nous devons agir.
L’ergonomie est un formidable outil d’analyse et de compréhension de l’activité des travailleurs et du système de travail plus large. L’analyse fine et détaillée du geste de l’ouvrier jusqu'à ses modalités de prise de décision, en passant par les collaborations avec ses camarades, permet une lecture du travail qui dépasse de loin le simple descriptif des actions, pour mettre en lumière les savoir-faire, les gestes de métier, les tours de main, les affects au poste, bref, l’intelligence ouvrière. C’est redécouvrir ce que les Grecs anciens nommaient la Métis, l’intelligence rusée, permettant de s’affranchir des difficultés par ruse, par adaptation à la situation. L’ergonomie permet non seulement la compréhension du travail, elle œuvre aussi depuis un demi-siècle pour la régulation du système de production. Aujourd’hui son expertise doit servir les travailleurs et non plus les patrons.
L’ergonomie politique, dans le cadre de la construction d’un nouveau modèle de production socialiste, donne la priorité à l’humanisation du travail, sur la base de l’être humain comme moteur des processus productifs. Il n’est alors plus possible de penser le travail humain sans penser, afin de les transformer, les éléments qui constituent le modèle productif dominant (le capitaliste) : division du travail, processus de décision pyramidal, système de pouvoir violent, modalités de gestion qui priorisent la productivité sur la santé et relations sociales qui provoquent la souffrance.
L’analyse ergonomique du travail
permet, pour chacun de ces points, d’apporter des réponses
circonstanciées :
L’analyse ergonomique permet de vérifier que la division du travail, loin d’être source de performance est d’abord source de souffrance, d’inefficacité et de manque de sens (les suicides dans les lieux de travail en sont les manifestations les plus visibles et les plus dramatiques). Mettre en évidence les savoir-faire ouvriers, restituer aux travailleurs la part de leur connaissance sur le travail, rendre lisible les actions masquées et pourtant nécessaires, représente une première étape pour l’émancipation. Les interdits dans le travail sont souvent l’expression de la capacité d’adaptation des travailleurs, des coopérations nécessaires et des collectifs de travail dissimulés. Cette mise à plat permet, et c’est un danger pour le capitalisme, de s’affranchir de la division du travail, où il y a ceux qui savent d’un côté et ceux qui ne font qu’exécuter. L’analyse du travail fait la démonstration que cette division n’est pas fondée pour la réalisation effective de la production.
Les décisions de production n’appartiennent que rarement aux travailleurs. Pourtant lorsque l’on observe précisément la manière de fonctionner des ouvriers, on se rend compte qu’une multitude de décisions sont prises en permanence par chacun. Ils décident, indépendamment de toutes prescriptions, de modifier, d’améliorer, de réguler le système technique, sans en informer leur supérieur hiérarchique. Et ce sont ces décisions méconnues par l’encadrement qui rendent le système productif performant, bien plus que les méthodes de management.
Forts de leurs connaissances sur le système de production, les travailleurs sont en mesure de déterminer le compromis pertinent entre productivité et santé et de redéfinir, selon les bases d’une démocratie ouvrière réelle, les modalités de gestion de production. Ce compromis est la combinaison de multiples facteurs : savoir-faire, expérience, marges de manœuvre disponibles, système technique, choix de production.
Si l’on pense le travail avant de
concevoir un espace de travail, une usine, une chaine de production, alors, pourquoi ne
penserait-on pas les modalités mêmes du travail. Si dès la conception nous
posons la question de l’organisation du travail, alors on interroge directement
le sens même de ce que signifie pour chacun de travailler.
Finalement, l’idée de l’ergonomie politique consiste à utiliser les méthodes et connaissances de l’ergonomie dans un dessein politique, pour émanciper les travailleurs et donner un nouveau sens au travail.
14 juin 2009
Quand les Molex font leur révolution
Écouter l'émission "dans l'actualité" sur les Molex
Caterpilar, Continental, Freescale, Molex… La liste est longue des usines qui ferment et des salariés jetés au chômage. Face à ces tragédies humaines, les travailleurs élaborent des alternatives, des réponses loin des schémas traditionnels. La fermeture de nombreux sites n’est plus une fatalité, dès lors que les solidarités s’organisent et que citoyens et travailleurs changent les règles du jeu…
Un village d’irréductibles
À Villemur-Sur-Tarn, les « Molex », comme on les appelle désormais, bousculent les rouages du système capitaliste et de la spéculation boursière : ils refusent de lâcher leur outil de travail. La direction nord américaine du groupe Molex ne comprend pas la résistance de ces irréductibles Gaulois. Blocage de l’usine, Direction retenue pendant 26 heures, médiatisation du conflit, renvoie devant les tribunaux. Les 283 salariés et les quelques 20 autres intérimaires (qu’on oublie bien souvent), jouent le bras de fer avec tout un système, bien au-delà d’un simple groupe industriel.
Le cabinet d’expertise Syndex a rendu son rapport le 15 mai, il est accablant… pour la direction. La conclusion est sans équivoque : le site de Villemur est non seulement viable, mais en plus, il est un des plus performants du groupe et la « sauvegarde de compétitivité » justifiée par la direction pour fermer n’est basée sur aucun élément chiffré. En fait, la stratégie financière prime sur la stratégie industrielle, et après avoir acquis les brevets et les savoir-faire, pour les délocaliser en Chine et Slovaquie, l’entreprise américaine cherche à rapatrier une part de sa production sur son propre territoire.
Une fermeture illégitime
Le 19 mai 2009, le tribunal de Grande Instance de Toulouse suspend le plan de licenciements au motif que la direction de Molex a bafoué la loi française depuis octobre 2008. Le comité d’établissement n’a pas été correctement informé et la direction a fait secrètement cloné les moules de fabrication pour produire « en douce » aux États-Unis.
Le site de Villemur-Sur-Tarn est le deuxième fournisseur de PSA en matière de connectique automobile. Il est un des plus performants en termes de productivité et de qualité (n°1 en Europe). Il réalise 1,2 millions d'euros de bénéfice en 2008… Molex Inc. dont l’actionnariat est constitué à 57% de banques et investisseurs financiers américains, a racheté l'entreprise Connecteur Cinch au groupe SNECMA (qui était une entreprise d'État à l'époque - actuel SAFRAN) en 2004 pour doubler ses parts de marché en Europe. 4 ans plus tard, ils décident de fermer en octobre 2009 le seul site restant de l'ex Connecteur Cinch, celui de Villemur-Sur-Tarn.
Affaire à suivre…
Expropriation des actionnaires
La décision de justice gelant la restructuration de Molex permet aux travailleurs d’envisager d’autres pistes, et notamment l’idée de l’expropriation des actionnaires et de la cession des immobilisations matérielles (maintien de l’outil de travail). Guy Pavant, délégué syndical CGT, refuse la mise en concurrence avec les ouvriers américains, chinois ou slovaques, mais rappelle sa philosophie : « on vend au plus près de là où on produit ; on produit là où on vend ». D’ailleurs, Peugeot et Renault, entreprises ayant bénéficié de l’aide de l’Etat à hauteur de 6 milliards d’euros, représentent les deux tiers des ventes de Molex. Comme l’indique le rapport d’expertise : « l’hypothèse d’une réaffectation à Villemur de la moitié des commandes de ces deux constructeurs en Europe (en lieu et place des production délocalisées aux Etats-Unis et en Chine telles que le prévoit le projet de restructuration) suffirait à réunir les conditions économiques garantissant la pérennité des emplois à Villemur ».
Également, la question des droits à produire, et notamment l’utilisation des brevets, pendant une période à définir, est aussi une question déterminante qui ouvre une brèche dans le paradigme inamovible de la sacro-sainte propriété privée.
Un partenariat inédit
La solidarité s’organise aussi au sein de l’Université publique. Chercheurs et Ingénieurs des Universités de Paul Sabatier et du Mirail de Toulouse, se sont proposés pour remplacer les services Recherche et Développement, bureau d’étude et bureau de commercialisation à une échéance de deux ans. Le savoir-faire local sur la connectique, les matériaux utilisés dans l’industrie automobile, les nouvelles technologies sont maîtrisés à l’Université Paul Sabatier, les réflexions sur le plan économique sont nombreuses au Mirail. De plus, la diversification des activités de l’usine de Villemur peut s’opérer dans l’industrie aéronautique et ferroviaire. Rien n’interdit non plus d’interroger la place du travail dans la réflexion, et notamment la place de la décision de tous les travailleurs dans les choix stratégiques, industriels et d’investissement.
Ce nouveau partenariat est en soit révolutionnaire, il est aussi le premier à se structurer ainsi en France. Il n’est pas simplement technique et scientifique, il est aussi politique et renvoie à une nouvelle conception de l’économie et du droit au travail…
Pour en savoir plus sur la situation : http://molex.unblog.fr/
04 mai 2009
Gronde la rue...
1er mai 2009, les rues de nos villes, une fois encore se sont remplies, une fois encore, le silence assourdissant de notre gouvernement, de son omniprésident, résonne comme autant d'insultes. Les Molex étaient en tête de cortège à Toulouse, suivis par des nouveaux sur ce terrain-là : les Freescales, anciens Motorola, et déjà futurs chômeurs.
Olivier Besancenot et Myriam Martin, au nom du NPA, quelques jours auparavant venait soutenir les salariés de Molex, à Villemur-sur-Tarn, juste après une autre insulte, celle de leur directeur, Marcus Kerriou, qui s'est fendu de la déclaration suivante : "tout est piloté de l’extérieur car il y a un décalage entre le professionnalisme avec lequel est géré la communication et le niveau intellectuel de certains salariés". Depuis que la droite s'est décomplexée, les patrons ne se gênent plus...
Parfois, on se demande comment la non-violence fait pour tenir le coup, face à la violence d'un gouvernement qui brade les services publics et qui arrose ses clients du MEDEF. Comment les travailleurs qui se retrouvent au chômage, parce que l'entreprise dans laquelle ils travaillent rappatrie sa production ou "externalise" ses services, histoire de faire des bénéfices plus importants, retiennent que quelques heures leurs dirigeants, alors que c'est leur vie qui est brisée ?
Comment face à la violence d'un système économique à l'agonie, les salariés et les citoyens conservent encore leur calme ?
La question est peut-être jusqu'à quand ?
10 avril 2009
ergonomie politique
Pour en savoir plus : http://oziel996.lautre.net/ergo/
04 mars 2009
Pile et face
Il y a un mois, retour en France, fini le Venezuela. Un mois et toujours cet incroyable sentiment d’avoir vécu une expérience unique, grave, étourdissante, un mois que la France apparait plus que jamais rigide, figée, engourdie, dépressive.
J’ai quitté le Venezuela sur une manifestation de soutien à Chavez, celui-là même qui est décrit ici comme un terrible dictateur, comme un dangereux mégalomane. Un mois à tenter d’expliquer que les lunettes ne corrigent pas toujours la désinformation quotidienne de nos journaux bons tons.
Quelques jours après cette manifestation vénézuélienne, en France, le 29 janvier, les rues de nos villes se couvraient de banderoles, le peuple vilipendait celui qui avait reçu l’onction citoyenne, il y a moins de deux ans, à peine. Là-bas, Chavez était acclamé, dix ans après son sacre, ici Sarko était hué.
Étrange sensation, étranges démocraties. Là-bas, une démocratie vivante, jeune, qui apprend, qui exprime son désir, ici une démocratie de notables, d’affairistes, d’énarques.
Étrange sensation, comme si la démocratie, depuis Athènes, renaissait continuellement et que ses formes constamment changeaient d’état. Il y a les vieilles démocraties que d’aucun considère comme éternelle et inscrite dans un marbre noirci, et il y a les nouvelles qui se fabriquent. Oui, voilà une nouvelle fabrique de démocratie dans ce Venezuela chaotique.
Évidemment, il est plus simple de voir l’appui à Chavez comme une manipulation du despote et les quinze rendez-vous électoraux, comme un simple jeu médiatique à la gloire de l’homme au béret. Bien sûr, il est toujours plus aisé d’expliquer que le tribun est un populiste et de ne pas regarder la réalité du peuple vénézuélien. Bien sûr, si l’Histoire n’existait pas, ce serait si simple de hurler avec les loups. Mais l’Histoire est têtue et la mémoire tenace. Qu’ont fait tous les dirigeants de ce pays les quelques cent dernières années pour le peuple ? Qu’a fait la communauté internationale pour aider les peuples d’Amérique Latine, que fait-elle aujourd’hui pour l’Afrique ?
Alors plutôt que de donner des leçons dans Libé ou Le Monde, l’Alpha et l’Oméga de toutes nos certitudes, il convient d’abord de balayer devant nos portes. Et il suffit de s’étonner qu’un Chavez émerge et qu’il plaise au peuple. Pendant des siècles, aucunes des élites en place n’ont jeté un seul coup d’œil sur la population en souffrance. Chavez est le premier à s’adresser aux plus pauvres. Allez, je vous entends : « populiste » dites-vous. Peut-être, mais quand ça profite à la majorité, pourquoi pas. Et si comparaison il y a, alors amusons-nous un instant. Que vaut une démocratie qui fait passer par voie parlementaire ce que le peuple a rejeté deux ans avant par référendum. Qui s’étonne encore que les députés et les sénateurs remettent en cause le souhait de plus de 55% des citoyens, tout simplement parce qu’ils considèrent que le peuple n’a pas bien compris les bienfaits du traité constitutionnel…
Des millions de gens dans la rue pour que Chavez continue sa révolution bolivarienne, son socialisme du XXIème siècle. Des millions de gens dans la rue pour refuser les réformes néo-libérales de la droite la plus décomplexée depuis Vichy, et un gouvernement français sourd et aveugle. Où est la démocratie ?
D’une manif à une autre, comme les deux côtés d’une même pièce. Pile, l’avenir est en construction, face, la lutte ne fait que commencer.
30 décembre 2008
L'ennemi
Depuis dix, Hugo Chavez dirige le Venezuela. Depuis dix, une révolution pacifique tente d’ouvrir la voie vers un nouveau socialisme, celui du XXIème siècle, qui se différencierait de ceux du XIX et XXème siècle, laissant de côté les relents nationalistes, anti-démocratiques et impérialistes. Le socialisme du XXIème siècle serait celui de l’humanisme. Le travail retrouverait une nouvelle valeur, celle d’une nécessité guidée par l’utilité pour la société entière, et non pour une minorité. Le socialisme du XXIème siècle serait alors celui où les travailleurs, tous les travailleurs, auraient une place juste au sein d’une société plus égalitaire.
Depuis dix ans, le Président vénézuélien combat des ennemis de tous bords. L’ennemi est plus pervers qu’il n’y paraît, il se tapit parfois au sein même de ses propres lieutenants. Bien sûr, évidente et sans se cacher, l’opposition, appuyée par des intérêts internationaux, eux aussi à peine masqués, tentent de déstabiliser le gouvernement bolivarien. Le socialisme annoncé par Hugo Chavez ne fait que raviver les tensions. Il est synonyme de la fin des privilèges, ou d’une redistribution qui ne profiterait plus aux mêmes. Alors en 2002, un coup d’Etat écarte Chavez de Miraflores, quelques 48 heures. Les citoyens descendent des barrios pour refluer les putschistes. Dans tout Caracas retentit « hu, ha, Chavez no se va ! ». Chavez est relâché. Un an plus tard, les grands patrons de l’industrie se mettent en grève, c’est le « Paro nacional ». Le pays est bloqué. Là où le coup d’Etat a échoué, les patrons entendent bien faire plier Chavez et récupérer les reines de l’Etat et ainsi continuer à accumuler sans redistribuer, comme cela était le cas les 50 dernières années. L’Etat bolivarien tient. Dès cette date, Chavez va changer de cap et orienter peu à peu sa politique vers une radicalisation plus nette. En 2005, il fait un discours public qui annonce le chemin vers le socialisme du XXIème siècle. Ça y est, le mot est lâché : « socialisme du XXIème siècle ». Les nationalisations visent à détenir les leviers essentiels du pays, afin de pouvoir mener une politique plus sociale, à défaut d’être réellement socialiste. Les industries de base sont peu à peu nationalisées et désormais entre les mains de l’Etat. Mais quel Etat ?
Et puis, il y a les ennemis de l’intérieur, les nouveaux Chavistes, les opportunistes qui entendent bien profiter du pouvoir pour s’enrichir personnellement. Ces ennemis de l’intérieur sont plus pervers, car ils rongent tout ce que Chavez tentent de construire. Maires, Ministres, Députés, Gouverneurs, toute la classe politique est touchée par la corruption. Rares sont les hommes politiques considérés comme vertueux. Nombreux sont les exemples donnés par les citoyens eux-mêmes, qui ont vu tel maire passer d’une voiture ordinaire à deux ou trois 4x4 ultra modernes, ou se faire construire un immeuble entier pour toute sa famille. Ainsi, en cinq ans, les revenus explosent pour ceux qui récupèrent le pouvoir. Plus grave encore, les aides accordées aux barrios et aux missions n’arrivent souvent pas à destination. Des projets naissent et l’argent disparaît entre les mains de quelques fonctionnaires bien avisés, ou dans d’autres bourses peu scrupuleuses. La politique, avec ou contre Chavez, signifie pour beaucoup l’occasion de s’enrichir rapidement. Pire, à toutes les strates de l’Etat et des administrations, la corruption ronge le système. La bureaucratie prospère grâce à tous les intermédiaires qui se servent au passage. Certains parlent d’une culture de la corruption. Pendant 50 ans, la corruption a été élevée au rang de système, aujourd’hui, il semble bien difficile d’en sortir. Alors, évidemment, les citoyens de seconde zone, ceux qui n’ont pas dans leurs connaissances un édile ou un fonctionnaire bien placé, se détournent peu à peu de la politique fut-elle révolutionnaire. L’armée, elle-même est corrompue, ce qui expliquerait l’incapacité pour Chavez d’éradiquer ce cancers une bonne fois pour toute. Même les syndicats mangent dans la main du patronat pour quelques miettes, à tel point que les travailleurs n’ont plus confiance dans leurs délégués syndicaux, « tous vendus et corrompus ».
Dans ce contexte là, on imagine mal comment un socialisme réel et humaniste pourrait voir le jour, fut-il du XXIème ou même du XXIIème.
Le pays est riche en ressources, sol et sous-sol, avec une diversité bioclimatique unique qui en fait un vrai jardin d’Eden. Et pourtant, la production agricole est détournée, vendue sous le coude, exportée de façon illégale et ne profite pas à la population. Dès lors, l’essentiel des produits agricoles est importé, rendant le pays dépendant alimentairement. Un paradoxe, un de plus.
Chavez annonce la création de milliers de petites usines dans tous le pays, avec une volonté de sortir à la fois de la rente pétrolière et à la fois du déséquilibre territorial. Le pays est essentiellement urbain, avec à peine une dizaine de grandes villes, et puis un désert absolu. La volonté politique est là, en tout cas dans les annonces. Certes, le train commence à se développer, mais il faudra des décennies pour rattraper le retard dans les infrastructures, à condition que les objectifs en la matière ne changent pas. Inutile de poursuivre la litanie des errements et des dysfonctionnements de cette révolution pacifique, mais aussi bien complexe. Et encore, le pacifisme est tout relatif. Il y a des morts politiques, des ouvriers en luttes contre les intérêts de quelques groupes industriels…
Mais alors, tout serait-il à jeter dans ce vaste mouvement d’émancipation ?
Non bien sûr, comme il serait par trop simpliste et manichéen de voir en Chavez un dictateur en puissance, eu égard à son dernier combat politique. Depuis la fin des élections municipales et régionales, du 23 novembre 2008, où le grand Caracas a été remporté par l’opposition, ainsi que les régions les plus riches, Chavez veut taper plus fort. Il fait appel aux membres de son parti pour récolter les signatures nécessaires et convoquer un nouveau référendum, afin de modifier un article de la constitution, celui là même qui ne lui permet pas aujourd’hui de se représenter pour un nouveau mandat présidentiel. Bien sûr, c’est choquant, alors que nous sommes nombreux à refuser l’idée que la politique serait un métier. Bien sûr, nous pensons tous à l’unisson que la démocratie nécessite l’alternance. Et en même temps, l’alternance entre Démocrates et Républicains, aux Etats-Unis, signifie-t-elle le summum de la démocratie, alors même que des milliers d’américains vivent dans les rues.
Et nous verrons jusqu’où Chavez ira, si d’aventure le référendum lui était défavorable. Car plus que tout, il est nécessaire d’affirmer que tout n’est pas permis au nom d’une quelconque idéologie. Jamais, il ne faudra prôner le jusque-boutisme pour prétendre accéder au bonheur. Tout n’est pas admissible, les crimes, les autoritarismes de tout genre, où qu’ils soient doivent être combattus. Là s’arrête le dogme. Au nom de la pensée juste on ne peut penser l’injustice. La fin ne justifie pas tous les moyens. Tel était le socialisme du XXème siècle.
Alternance, Bien sûr ! Et pourtant, si Chavez part, que restera-t-il de cette ambition d’un socialisme du XXIème siècle ? Aujourd’hui, personne en vue pour porter cette idée, autre que lui. Finalement, qui y croit plus que lui, dans ce pays ? Personne de visible, surement des milliers dans les barrios, dans les rues, dans les usines, des millions peut-être. Ceux-là n’ont pas de pouvoir, ne sont pas sur les marches pieds des salons ministériels.
Alors jetons le bébé avec l’eau du bain ? Non bien sûr, mais il suffit des hypocrisies sur une révolution idéalisée. A quoi peut servir de venir dans ce pays pour défendre la révolution si pour d’obscures raisons idéologiques il fallait taire tous les travers que ce processus génère. Et oui, ce sont les hommes qui font les révolutions, pas les enfants naïfs, pas plus que les penseurs éternels perchés sur leurs livres sans image. Ce sont des hommes, et des femmes avec leurs tentations égoïstes, leurs ambitions personnelles, leurs vices endémiques. Oui, les écueils sont nombreux, les fautes graves. Justement, il faut les dénoncer au nom de ce socialisme que l’on souhaite comme étant l’avenir de l’humanité. Le Venezuela en est le laboratoire, et les erreurs de manipulations sont légions. Prenons-en acte, pour avancer vers un chemin meilleur. Et ce Venezuela, il faut le défendre, non l’enfoncer. Il y a un peuple qui espère, un peuple qui attend ce socialisme nouveau.
13 octobre 2008
“La déclaration de Caracas”
PConferencia Internacional de Economía Política : Respuestas del Sur a la Crisis Económica Mundial (8-11 octobre 2008)
Cette semaine, au CIM (Centre International Miranda), j’ai pu assister, comme simple auditeur, mais attentif et studieux, à une conférence d’économie politique des plus enrichissante. Alors que la crise économique et financière occupe tous les esprits dans les pays riches, comme dans les pays pauvres, ici, à Caracas, nous parlions et analysions en direct cette même crise. Chaque heure, des informations sortaient, rendant plus inquiétant que jamais le contexte présent. Chaque heure, des déclarations des États, des responsables de banques, des bourses. Chaque heure, des chiffres qui tombent, toutes les bourses qui s’écroulent, le dollar qui redevient monnaie refuge alors que la crise vient précisément des États-Unis. Chaque heure, des incohérences rendues publiques et analysées par les économistes du congrès.
Semaine folle, incroyable. Semaine de fraîcheur, d’inquiétude, d’excitation. Semaine où l’Histoire s’écrit au présent. Oui, n’ayons pas peur des superlatifs, cette conférence internationale d’économie politique, inscrite dans la conjoncture de la crise économique et financière mondiale, avait quelque chose de prémonitoire et de prospectif.
Prémonitoire, car l’invitation de plus de trente conférenciers internationaux, tous économistes de renom, reconnus pour leurs travaux, économistes, bien sûr venant de la gauche – après tout, le concert de louanges du capitalisme ne cesse depuis près d’un demi siècle – alors, une fois n’est pas coutume, il fallait considérer l’autre approche. Une telle conférence se prépare à l’avance, et il y a trois ou quatre mois, le CIM ne pouvait imaginer l’ampleur de la crise d’aujourd’hui, même si les signes de celles-ci existent depuis de nombreuses années.
Prospectif aussi, car au-delà des analyses du système capitaliste et de ses logiques néo-libérales et impérialistes, les éminents spécialistes ont présenté des alternatives, des réponses, réponses de nature économiques bien sur, mais d’abord et avant tout politiques. Longtemps, dans les salons feutrés des ministères, des hémicycles, ou des bureaux des multinationales, l’économie n’était envisagée que comme une science, presque exacte, où la main invisible du marché faisait son œuvre, le politique n’ayant rien à faire dans cette affaire. Les médias s’en sont fait l’écho, arrivant même à faire passer « libéralisme » comme un synonyme de liberté, laissant croire aux électeurs incrédules que Sarkozy allait leur donner plus de pouvoir d’achat…
Mercredi matin, premier jour de la conférence, dans l’école de la planification. L’introduction se fait par deux poids lourds de l’économie, Eric Toussaint (Belge) et Claudio Katz (Argentin), à mon sens les meilleurs, puis le Ministre de l’économie équatorien, Pedro Páez Pérez, puis le Ministre de la Planification et du développement du Venezuela, Haïman El Traoudi, l’oreille de Chávez. Et puis, pendant l’allocution d’Haïman, on sent une agitation, le Ministre s’interrompt à plusieurs reprises pour répondre à son téléphone portable - mal poli à l’évidence - d’autant que toute la conférence est retransmise en direct sur plusieurs chaines de télévision. Des militaires arrivent, se postent à divers endroits du site, des hommes en cravates et avec des mallettes étranges observent avec un air sévère toutes l’assemblée réunie dans ce grand amphithéâtre. Que se passent-ils, Bush attaque, lance son armée contre son plus dangereux ennemi ? Les gens se regardent, tournent la tête d’un côté, de l’autre. Chacun s’interroge et semble perplexe.
Respuestas del Sur cierre
envoyé par Radioaporrea
Haïman reprend le micro et annonce la visite impromptue et rapide du Président. Applaudissements, Hourra, la foule en délire. Et quelques minutes plus tard, Chávez « en vivo » avec son treillis vert et son tee-shirt rouge-révolution prend la parole, pour une intervention improvisée de… 3 heures. OUI, 3 heures d’explications politiques et économiques sur la crise financière et d’expliquer que les réserves de l’État vénézuélien, qui étaient, comme toutes les réserves des pays d’Amérique Latine, dans les caisses des banques nord américaines, ont été rapatriées depuis quelques années au Venezuela. Et de nous raconter, anecdote à l’appui, comment Fidel, son ami, lui a donné les clés pour rapatrier l’argent du pays. C’est donc grâce à Castro que l’argent du Venezuela est à l’abri de l’effondrement financier. Je n’avais jamais vu Chávez en vrai. Merde alors, ce type a un charisme à hérisser le poil de n’importe quel imberbe. Il est très fort, et connaît vraiment bien ses sujets.
Jusqu’à samedi fin d’après-midi, les économistes se sont succédés en présentant un bilan dramatique du capitalisme et en proposant des alternatives. Toutes ont tourné autour du socialisme du XXIème siècle, se substituant au capitalisme, même celui prôné par la social-démocratie européenne (le PS français, par exemple) qui vise la réforme et non la rupture. La crise actuelle, telle est une des conclusions, est une crise structurelle et non conjoncturelle. Samir Amin (Egypte) a dressé un bilan des plus dramatiques, prévoyant un avenir de guerres, car les USA sont déjà dans cette logique, une logique de survie de leur civilisation, laquelle est à l’agonie. Il propose même, dans le principe de l’équilibre des forces, que les pays du Sud se dotent de l’arme nucléaire. Évidemment, là, certains s’y sont opposés, moi aussi (même si je n’avais pas la parole).
Cette conférence s’est donc achevée samedi très tard pour un groupe d’économistes qui avait en charge de transmettre à Chávez les conclusions, et les alternatives. J’ai eu le sentiment de vivre l’Histoire en direct. Peut être, comme pour la conférence de Bandung, en 1955, des pays non alignés, assistons-nous à une réelle révolution. Et cette déclaration pourrait s’appeler « la déclaration de Caracas ». Suite à cela, Chávez devrait rencontrer l’ensemble des Présidents Latino-américain, pour discuter et éventuellement signer cette déclaration. Je vous le dis, même si en Europe on n’en parle pas, cette déclaration est une bombe…
Vivre l’Histoire, c’est un peu y être.
Pour avoir l’intégralité du texte, il faut aller sur le site d’aporrea :
Declaración Final. Conferencia Internacional de Economía Política: Respuestas del Sur a la Crisis Económica Mundial
http://www.aporrea.org/internacionales/n122156.html
26 septembre 2008
Ici
En ces temps mondiaux incertains, en ces moments de crises financières qui cachent mal la crise plus profonde d’un système capitaliste qui s’essouffle, dans cette histoire immédiate qui galope bon train, c’est au Venezuela qu’il faut être. Oui, dans le Venezuela de Chavez. Aujourd’hui! Dans ce pays coloré à plus d’un titre où l’effervescence est d’abord dans les barrios, dans ces bidonvilles accrochés à leur colline, dans ces maisons de briques nues, de béton vieilli, dans ces callejons où on risque de se faire occire, dans ces maisons où l’eau est rare, où les ordures jonchent le parvis des habitations, où parfois un « comedor popular » rappelle que la faim n’est pas un vain mot.
C’est d’abord dans ces quartiers qui effraient au premier abord, que la révolution se poursuit chaque jour. Parce qu’elle est une nécessité vitale pour cette masse de population jusque là abandonnée par un Etat recroquevillé sur les intérêts de se petite oligarchie. Ah , vous trouvez que j’exagère. Et qu’en pensent les habitants des cités françaises, des banlieues et des quartiers populaires. Étrangement, quand on discute avec les habitants de Sarria, barrio du Nord de Caracas, ou avec ceux de la Vega au Sud, on sent comme des proximités de point de vue, ce sentiment de l’abandon des puissants. Mais ici, ce qui force l’admiration, c’est l’énergie avec laquelle chacun se prend en main pour faire, pour agir, pour installer ici une radio, là un cours d’alphabétisation, ailleurs un « comedor » pour les plus pauvres. Ici, la solidarité n’est pas un vain mot. Bon, ok, il n’y a pas trop de chichi, de « vous en reprendriez bien un peu svp », non ici, c’est direct, si t’as faim, tu demandes et on te donne, voilà tout.
Hier, je suis allé visiter une radio, plus exactement un média communautaire, comme ils aiment que l’on dise. Ça m’a rappelé les radios associatives de nos quartiers, vous savez celles qui vont bientôt disparaître en France grâce à Sarkozy et sa stupide loi de suppression de la publicité sur les télés et radios publiques. Et bien, en faisant court, ça impacte directement sur les radios associatives, qui représentent "juste" 25% des radios françaises. Ben oui, la parole libre et non commerciale, c’est fini chez nous. Mais par contre, au Venezuela, ça explose. Pendant tant d’années, les radios libres se planquaient pour émettre, se faisaient régulièrement démolir par les autorités de l’oligarchie (j’aime bien ce mot, ça fait savant, et à vrai dire, j’en connais pas d’aussi juste en la matière).
Je suis allé dans
Radio negro Primero n’est pas qu’une radio, c’est aussi un journal papier disponible dans tous le quartier, un programme vidéo visible sur internet, une page web qui n’a rien à envier à nos médias français, c’est une information fabriquée par les gens de cette radio et pas une compilation des agences de presses internationales. Ici, il n’y a pas de « circulation circulaire de l’information », comme le disait Bourdieu. Ici, l’information est toujours de première main. Et pourtant, pas un de ces doux rêveurs n’a eu une formation dans une prestigieuse école de journalisme. Et allez savoir pourquoi, ça se sent.
http://www.radionegroprimero.org.ve/
21 août 2008
Complexe Venezuela
Voilà bien un pays en transformation, et bien avisé celui qui pourrait dire où tout cela va aboutir. Le manichéisme ici est plus que jamais à bannir. On ne peut raisonnablement porter un jugement définitif. La politique de Chavez ne peut se raconter en quelques mots. Aucun résumé n'est envisageable pour peu que l'on veuille vraiment tenter d'y voir clair. Inutile de rappeler les avancées sociales indéniables, visibles et dont chaque vénézuéliens peut rendre compte (sauf à faire partie de la classe des riches, des possédants, qui pour autant n'ont pas perdus leurs privilèges...). Les avancées sont là.
Néanmoins, les discussions avec les syndicalistes permettent de dresser un bilan actuel beaucoup plus mesuré. Le socialisme n'a pas encore gagné les entreprises, et les conditions de travail restent toujours extrêmement difficiles. Les relations entre les directions des entreprises et les représentants du personnels complexes, les relations sociales à l'intérieur même des entreprises sont toujours aussi subordonnées à la volonté des puissants. Bref, les conceptions marxistes ne s'appliquent pas vraiment au monde du travail. Un paradoxe, quand on entend à longueur de journée les propos des leaders politiques, des ministres ou même du président. Des mots qui ne trouvent pas encore de concrétisation sur le terrain. Un paradoxe, un danger aussi pour la suite du processus révolutionnaire. Les ouvriers risquent se sentir lâchés par le gouvernement, et demain qui sait s'il ne lâcheront pas aussi leur président, laissant l'opposition de droite reprendre le pouvoir. Et là, le chemin risquerait de se refaire à l'envers... 
Beaucoup de paroles donc, beaucoup d'envie de mettre en place un vrai socialisme où le travail soit considéré pour ce qu'il est, pour ceux qui le réalisent. Que manque-t-il ? D'après les syndicalistes, et d'autres militants de gauche, c'est la bureaucratie qui est présente partout. L'administration ne trouve pas les moyens pour appliquer les lois qui existent et qui sont de qualité. La corruption est partout et les contre-pouvoir bien vite étouffés. Néanmoins, et le paradoxe est là, chacun veut que cela change, mais le pays est dans un tel état de désorganisation qu'on ne sait par où commencer.
Pour tenter d'y voir un peu plus clair, la semaine prochaine, peut être, je vais pouvoir aller dans l'entreprise SIDOR, la 4e plus grande aciérie d’Amérique latine, dans
l’État de Bolivar. Le 9 avril dernier, le gouvernement d’Hugo Chavez, a annoncé la nationalisation de
SIDOR. Il faut juste rappeler que c’est en 1997 que fut privatisé SIDOR, sous la présidence Caldera. Evidemment cette renationalisation ne s'est pas faite aisément. C'est comme toujours : à la suite d'une lutte des salariés.
Pour autant, aujourd'hui, la situation est bien complexe, les méthodes de management, de travail, les relations sociales à l'intérieur de l'entreprise ne semblent pas avoir vraiment bougées. C'est ce que je vais essayer de voir et de comprendre. La route est longue...
13 février 2008
Pas plus haut qu'le bord. L'émission...
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De l'humeur, des coups de gueule, de l'impertinence, de l'irrévérence, bref de la subjectivité...
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