Sous le rocher

Blog des émissions de radio "Sous le rocher, le homard", "Pas plus haut qu'le bord", et divers reportages audios. Photos et reportages sur le Venezuela

14 juin 2009

Quand les Molex font leur révolution

imagesÉcouter l'émission "dans l'actualité" sur les Molex

Caterpilar, Continental, Freescale, Molex… La liste est longue des usines qui ferment et des salariés jetés au chômage. Face à ces tragédies humaines, les travailleurs élaborent des alternatives, des réponses loin des schémas traditionnels. La fermeture de nombreux sites n’est plus une fatalité, dès lors que les solidarités s’organisent et que citoyens et travailleurs changent les règles du jeu…

IMG_9192_2


Un village d’irréductibles

À Villemur-Sur-Tarn, les « Molex », comme on les appelle désormais, bousculent les rouages du système capitaliste et de la spéculation boursière : ils refusent de lâcher leur outil de travail. La direction nord américaine du groupe Molex ne comprend pas la résistance de ces irréductibles Gaulois. Blocage de l’usine, Direction retenue pendant 26 heures, médiatisation du conflit, renvoie devant les tribunaux. Les 283 salariés et les quelques 20 autres intérimaires (qu’on oublie bien souvent), jouent le bras de fer avec tout un système, bien au-delà d’un simple groupe industriel.
Le cabinet d’expertise Syndex a rendu son rapport le 15 mai, il est accablant… pour la direction. La conclusion est sans équivoque : le site de Villemur est non seulement viable, mais en plus, il est un des plus performants du groupe et la « sauvegarde de compétitivité » justifiée par la direction pour fermer n’est basée sur aucun élément chiffré. En fait, la stratégie financière prime sur la stratégie industrielle, et après avoir acquis les brevets et les savoir-faire, pour les délocaliser en Chine et Slovaquie, l’entreprise américaine cherche à rapatrier une part de sa production sur son propre territoire.

IMG_9190


Une fermeture illégitime
Le 19 mai 2009, le tribunal de Grande Instance de Toulouse suspend le plan de licenciements au motif que la direction de Molex a bafoué la loi française depuis octobre 2008. Le comité d’établissement n’a pas été correctement informé et la direction a fait secrètement cloné les moules de fabrication pour produire « en douce » aux États-Unis.
Le site de Villemur-Sur-Tarn est le deuxième fournisseur de PSA en matière de connectique automobile. Il est un des plus performants en termes de productivité et de qualité (n°1 en Europe). Il réalise 1,2 millions d'euros de bénéfice en 2008… Molex Inc. dont l’actionnariat est constitué à 57% de banques et investisseurs financiers américains, a racheté l'entreprise Connecteur Cinch au groupe SNECMA (qui était une entreprise d'État à l'époque - actuel SAFRAN) en 2004 pour doubler ses parts de marché en Europe. 4 ans plus tard, ils décident de fermer en octobre 2009 le seul site restant de l'ex Connecteur Cinch, celui de Villemur-Sur-Tarn.
Affaire à suivre…

Expropriation des actionnaires
La décision de justice gelant la restructuration de Molex permet aux travailleurs d’envisager d’autres pistes, et notamment l’idée de l’expropriation des actionnaires et de la cession des immobilisations matérielles (maintien de l’outil de travail). Guy Pavant, délégué syndical CGT, refuse la mise en concurrence avec les ouvriers américains, chinois ou slovaques, mais rappelle sa philosophie : « on vend au plus près de là où on produit ; on produit là où on vend ». D’ailleurs, Peugeot et Renault, entreprises ayant bénéficié de l’aide de l’Etat à hauteur de 6 milliards d’euros, représentent les deux tiers des ventes de Molex. Comme l’indique le rapport d’expertise : « l’hypothèse d’une réaffectation à Villemur de la moitié des commandes de ces deux constructeurs en Europe (en lieu et place des production délocalisées aux Etats-Unis et en Chine telles que le prévoit le projet de restructuration) suffirait à réunir les conditions économiques garantissant la pérennité des emplois à Villemur ».
Également, la question des droits à produire, et notamment l’utilisation des brevets, pendant une période à définir, est aussi une question déterminante qui ouvre une brèche dans le paradigme inamovible de la sacro-sainte propriété privée.

IMG_8668


Un partenariat inédit
La solidarité s’organise aussi au sein de l’Université publique. Chercheurs et Ingénieurs des Universités de Paul Sabatier et du Mirail de Toulouse, se sont proposés pour remplacer les services Recherche et Développement, bureau d’étude et bureau de commercialisation à une échéance de deux ans. Le savoir-faire local sur la connectique, les matériaux utilisés dans l’industrie automobile, les nouvelles technologies sont maîtrisés à l’Université Paul Sabatier, les réflexions sur le plan économique sont nombreuses au Mirail. De plus, la diversification des activités de l’usine de Villemur peut s’opérer dans l’industrie aéronautique et ferroviaire. Rien n’interdit non plus d’interroger la place du travail dans la réflexion, et notamment la place de la décision de tous les travailleurs dans les choix stratégiques, industriels et d’investissement.
Ce nouveau partenariat est en soit révolutionnaire, il est aussi le premier à se structurer ainsi en France. Il n’est pas simplement technique et scientifique, il est aussi politique et renvoie à une nouvelle conception de l’économie et du droit au travail…

Pour en savoir plus sur la situation : http://molex.unblog.fr/

Posté par popoff à 13:57 - Emissions de radio et reportages - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


08 juin 2009

Marc Jourdan, « le psy qui traîne »

Pierre Bourdieu considérait la sociologie comme un sport de combat. Pour Marc Jourdan, le qualificatif convient aussi à la psychologie. À ceci près, qu’il ne s’agit pas là d’une métaphore. Deux fois champion de France de boxe française, « le psy qui traîne » siège sur le ring. Et comme le boxeur, il ne s’échappe pas dans le face à face, il fait front, il embrasse, il étreint l’autre et sait aussi le tenir à distance, le bousculer, le combattre dans sa névrose, dans sa souffrance.

Marc Jourdan est psychologue clinicien depuis 1995 au sein de l’association « Partage » dans le quartier de la Faourette, à Toulouse. Et depuis quelques années, il a mis en place le dispositif du « psy qui traîne ».

Quand on arrive dans sa tanière, il n’est pas encore là. Absent, et pourtant si présent. Patricia s’occupe de l’accueil, elle garde sagement l’entrée de cette maison des chômeurs. 12h30, il n’est toujours pas là. Pourtant, ça grouille de vie, d’histoire, ça sent le partage, ça rigole de tout, de rien, ça se raconte la journée d’hier, celle de demain. Chacun semble l’attendre….
12h45, Marc Jourdan prend place autour de la table commune. Chaque personne peut devenir un patient, c’est à chacun de le décider. Parfois, ils ne se disent rien. Ce n’est pas le moment. Parfois, une jeune fille tente une approche. Elle souhaite parler de son manque d’appétit, de ces moments où elle se fait vomir… La jeune fille regarde son assiette vide et ce drôle de psy en face, qui mange goulûment comme si de rien n’était. Juste des regards qui s’échangent. Elle viendra le voir plus tard.
Marc Jourdan est là, toujours présent, jamais envahissant. C’est ça la grande idée ; traîner auprès des gens, manger, boire un café, parler de tout et de rien, et laisser venir. Étrangement, l’agenda se remplit. Réfractaires à la psy, aux mots du moi, aux maux du ça, les habitants du quartier viennent peu à peu livrer, dans une convocation singulière, tout ce qu’ils gardaient jusque-là prisonnier en eux.

« Le psy qui traîne » joue le corps à corps. Il s’autorise ceux que d’autres professionnels refusent. Il quitte sa place d’exception, la blouse blanche du psy, du sachant, pour oser se mettre en danger.

Car là est bien sa singularité. Marc Jourdan n’est pas un psy comme les autres. Il se livre dans l’échange, accepte la proximité, jusqu’au corps à corps réel lors de ses ateliers. Comme l’ensemble des participants, il va adopter parfois des postures de régression. « Je participe avec les gens aux ateliers cliniques sur le corps. Je parle, je dis ce que ça me fait, ce que je ressens, alors les paroles se débloquent ». Parfois décrié par ses collègues psychologues pour ses méthodes peu orthodoxes, Marc Jourdan s’appuie aussi sur Lacan, Winnicott ou Freud.

Le thérapeute n’est rien sans l’homme. Marc Jourdan a 60 ans, une stature qui en impose avec ses 1,85 m. Ses cheveux épais, poivre et sel, lui confèrent un air de sagesse. Les yeux verts pétillent encore et toujours. Ils s’animent lorsqu’il raconte son parcours pour le moins chaotique.

Élève de lycée turbulent et peu enclin aux études, il redouble trois classes, signe évident du mauvais élève. Heureusement, mai 68 passe par là, et grâce au sport et à l’indulgence du jury, il obtient son bac à 21 ans.
« Il fallait que je quitte Paris ». C’est l’agriculture qui lui tend les bras, ou plutôt, c’est lui qui lui offre les siens. Pendant 15 ans, dans le massif central, près d’Aurillac, il produira du fromage de chèvre. Attention, ce n’est pas le côté baba-cool qui l’a emmené vers cette activité, c’est la nature, la grandeur des collines et des forêts, l’abrupt des reliefs. Car ce que Marc Jourdan recherche c’est la quête du beau, c’est l’art. Tout en fabriquant son fromage, il se consacre à sa vraie passion : la photo. « Sûrement, mon vrai métier » dit-il avec pudeur.

À l’instar des artistes majeurs, Marc Jourdan photographie jusqu’à l’obsession, jusqu’à la limite. Les écorces des platanes de Paris sont autant de rorschach, les feuillages, une peinture d’ombres et de lumières, transparence de l’âme…
Dans ses montagnes du cantal, il fixe sur la pellicule les châtaigneraies, jusqu’à épuisement. « Pendant une année, j’ai photographié la forêt au crépuscule, à la limite de la disparition de la lumière, à la limite de la disparition de la forêt, finalement, à la limite de la disparition de moi-même… ». Et de rajouter, en levant ses yeux clairs : « un tout petit peu plus et on bascule, il n’y a plus de lumière, plus d’image, plus de photographe ».

Marc Jourdan, le « psy qui traîne », est ainsi ; artiste fragile, thérapeute singulier, boxeur au grand cœur, photographe de l’absolu, un homme peut être...

Posté par popoff à 15:37 - Un autre regard - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags :
« Accueil  1