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Un gars, c’est un jeune homme,
Une garce, c’est une pute.
Un courtisan, c’est un proche du roi,
Une courtisane, c’est une pute.
Un masseur, c’est un kinésithérapeute,
Une masseuse, c’est une pute.
Un coureur, c’est un joggeur,
Une coureuse, c’est une pute…
Il y en a comme ça une pleine page. Tirés de « langue de pute, ou les subtilités de la langue française », ces quelques vers sont publiés par le Planning familial, qui a ainsi voulu montrer combien les mots étaient porteurs de préjugés, et finalement, renvoyaient à la représentation de la femme dans notre société.

A Toulouse, plusieurs associations travaillent auprès des prostitué-e-s, filles, garçons ou transexuels. Elles les écoutent, les aident et parfois les défendent dans des affaires de justice, notamment depuis que la loi Sarkozy sur le racolage passif fait de ces personnes des délinquants en puissance.
Isabelle est salariée de l’association Grisélidis. Son discours n’est pas lisse, ni même consensuel. Fustigeant les « putophobes » de tous ordres, autant que les apôtres des maisons closes, elle construit son argumentation avec précision. On sent chez cette femme une détermination sans faille. Les mots sont distillés pour faire mouche, les armes sont affûtées pour le combat, à l’instar de la marraine de l’association. Dans les années soixante dix, Grisélidis Réal, « courtisane » et écrivain à succès, occupait les églises et manifestait dans les rues pour la défense des prostitué-e-s. Grisélidis Réal est décédée en mai 2005. Aujourd’hui, Isabelle suit le même chemin et part en guerre contre les préjugés, contre le stigmate de pute.
Le mot est lâché comme un missile. Il touche son but. A la question « quelle formation est nécessaire pour travailler dans votre association ? », la réponse fuse sans virgule « je suis prostituée de formation ». Et là, tout se joue dans le regard, dans le plissement nerveux de la commissure des lèvres. Le stigmate de pute s’affiche en miroir sur le visage interloqué du journaliste. Et Isabelle d’enchainer immédiatement « le stigmate de pute, c’est quand on s’étonne que votre expérience de prostituée ne puisse pas être considérée comme une véritable expérience. Le stigmate de pute, c’est ce regard surpris, ce sourire gêné ». Balle au centre !

Pour lutter contre cette stigmatisation, Isabelle assume son ancienne activité, sans tabou. Après tout, pourquoi avoir honte d’une activité imposée au titre des « bénéfices non commerciaux » par le Ministère des finances. Isabelle ne veut nier en aucun cas ce travail, même pas quand elle décide de passer à autre chose. C’est à Toulouse auprès du CIDF qu’elle se présente comme prostituée en activité, cherchant à  se reconvertir. « On veut absolument que les prostituées se réinsèrent, comme si on était en dehors de la société. Je préfère parler de reconversion professionnelle. Mes collègues, souvent, taisent leur activité. Elles se retrouvent alors comme des pièces de puzzle disloquées, obligées de bricoler avec une fausse histoire. Certaines ne disent même pas à leur gynécologue qu’elles sont prostituées ».
Pour cette femme de conviction, le « métier » de prostituée renvoie à des compétences. « On imagine la prostituée en train d’écarter les jambes, d’absorber une prétendue misère sexuelle des clients… on ne croit pas qu’elle développe des compétences commerciales, psychologiques, d’écoute et de gestion des conflits. En fait, les prostituées sont bien plus normales que ce que l’on imagine ». Isabelle avoue en être au début de sa réflexion, mais déjà elle sent bien que la personne ne peut exister en tant que sujet, que dans l’acceptation de son histoire singulière.

Le stigmate de pute est bien plus qu’une haine ordinaire.  « Le stigmate de pute est un fouet qui sert à battre toutes les femmes et à les remettre au pas ». La prostitution est en effet généralement pensée au féminin, et dans une société patriarcale, la femme doit rester à sa place. Isabelle va plus loin encore : « la putophobie est le dernier rempart pour ne pas aborder le vieux tabou de le femme et du sexe. En effet, ce qui est insupportable dans notre société, c’est que la femme puisse choisir sa sexualité. Ce que les gens ne peuvent admettre, c’est que la prostituée choisit son client et l’homme avec lequel elle monte. Et surtout, elle ne s’implique pas dans l’acte sexuel. Pour elle, il n’est pas besoin de passer par la case sentiment. Le vagin sert, sans le cœur ! ».


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Grisélidis Réal (1929-2005)

Née à Lausanne en 1929, Grisélidis Réal a passé son enfance en Égypte et en Grèce. Après la mort de son père, alors qu’elle a huit ans, Grisélidis revient à Lausanne. Entreprenant des études à l’École des arts décoratifs de Zurich, elle tente de vivre comme artiste-peintre. Divorcée, mère de quatre enfants, elle commence à se prostituer en Allemagne pour survivre, au début des années 60, avant de devenir, la décennie suivante, une « catin révolutionnaire » très active dans les mouvements de prostituées lyonnaises et parisiennes, qui émergèrent au milieu des années 70. Co-fondatrice d’un Centre international de documentation sur la prostitution et d’une association genevoise d’aide aux prostituées (ASPASIE), elle a participé à de nombreux colloques ou manifestations sur le sujet. Elle est morte en mai 2005 à la suite d’un cancer.
Grisélidis Réal est l’auteur de Carnet de bal d’une courtisane et du roman autobiographique Le noir est une couleur (Balland, 1974 ; Verticales, 2004). La passe imaginaire, correspondance de Grisélidis Réal avec Jean-Luc Hennig, a paru chez Manya en 1992, puis en Presses-Pocket (1993, épuisé). Il sort chez Verticales avec le second volume inédit des lettres de Grisélidis Réal à Jean-Luc Hennig, Les sphinx.