Episode 1

IMG_3100L’aventure commence à Caracas pour qui veut partir pour la terre des indiens Pémons.
Là-bas, au fond du Venezuela, là-bas vers la frontière lointaine de Brésil. Près de vingt heures de voyage en bus.

L’aventure commence à Caracas, surtout pour attraper un bus au terminal Este à 17 heures un vendredi soir. Sauf à vivre vers ce bout de Caracas, vers cette limite ultime de la métropole bouillonnante, chaque candidat à l’aventure de « Gran Savana » devra chercher soit le métro jusqu’à Petare, puis un bus de ville bondé, soit opter pour un taxi couleur locale. Yannick, plus prompt à la décision choisit la seconde option.

IMG_175516h15, Bellas Artes. Après avoir envoyé quelques mails aux amis et à la famille, quelques-uns plus professionnels, histoire de se rassurer, nous sommes déjà un peu en retard. Bellas Artes grouille de monde. Les busetas et autres taxis s’entrechoquent, font hurler leur klaxon, s’interpellent, se font des signes cabalistiques qu’eux seuls peuvent interpréter. Bellas Artes est une fourmilière humaine qui se déploient sur les boulevards et les ruelles, dans les bars et les squares, qui se fait avaler et expulser par à coup par ses bouches de métro. Au nord, les barrrios populaires effleurent les quartiers chics. Au sud, à une distance raisonnable, d’autres barrios, tout autant populaires, caressent de grands immeubles remplis de bureaux, d’administrations. Le Hilton, désormais propriété de l’Etat, accueillent séminaires révolutionnaires et joueurs de foot professionnels, et regarde admiratif le théâtre national rendu au peuple. Bellas Artes joue les contrastes, le melting-pot social.

IMG_2254Yannick prend les choses en main. Le premier taxi interpellé est trop cher. 30 000 bolos, c’est une somme tout de même, et bien que français, nous avons à cœur de payer le juste prix. Le second ne se fait pas attendre : une américaine de plus de quatre mètres de long, bringuebalant, cliquetant de toutes parts, toussant même de cette toux grasse qui laisse à penser que la fin du rhume est proche. Il n’en est rien, le rhume du taco dure depuis des lustres. Le bonhomme accepte un prix plus modique, non sans rechigner. 70 ans bien tassé, notre chauffeur n’est pas de la première jeunesse, mais en parfaite harmonie avec sa vieille bagnole.
L’aventure commence à Caracas. Boîte automatique, les belles américaines des années 70 ne brillent pas par leur nervosité. Le papi attaque péniblement le premier virage et nous commençons à nous interroger sur la durée réelle de ce voyage. A 17h, notre bus express doit lever l’ancre !


Episode 2

IMG_1825Caracas n’est pas seulement une ville étourdissante de mouvements, de bruit, de pollution. Elle est aussi une ville cosmopolite, une ville pluri-ethnique. Notre chauffeur, à l’accent étrange est en fait Italien, immigré au Venezuela étant enfant, à la recherche d’un improbable el Dorado. Dans un espagnol mâtiné de calabrais, le voilà qui nous raconte sa vie, toute une vie de labeur, de travail sans discontinu. Et un jour, un Chàvez arrive et donne gratuitement des logements, des titres de propriété, de l’argent même, à tous ces feignants là-haut, dans les barrios qui entourent Caracas, alors que lui, l’immigré, il a trimé pour gagner ce qu’il a. « Chàvez, el loco ! ».

IMG_2837Par la fenêtre ouverte du taxi, l’air rafraichit l’atmosphère électrique de l’habitacle. Depuis une demi-heure, c’est un défilé de maisons de bric et de broc, des toits de tôle ondulée, de callerons serpentant à travers les habitations et grippant ces collines qui n’en finissent plus, de déchets aux portes des maisons. Depuis une demi-heure, le vieux vomit sur 70 % de ces concitoyens, sur ces noirs sales, saouls et brigands. Depuis une demi-heure, Caracas dévoile sa misère et montre par instant son espérance. Chaque barrio, depuis l’avènement de Chàvez, possède son poste de santé, son école, sa supérette bon marchée. Depuis la fenêtre de la vieille américaine, tristesse et espoir se côtoient. Qui peut dire qui l’emportera ?

IMG_2256Le vieux continu son monologue et oublie par instant d’appuyer sur le champignon. Les bouchons se font plus nombreux aussi. L’inquiétude grandit. Allons-nous louper le bus pour Santa Helena ? C’est sans compter sur l’heure vénézuélienne. Effectivement, bien que légèrement en retard, notre bus prend aussi son temps, histoire de faire entièrement le plein avec les clients retardataires.

Enfin le départ tant attendu, finis les palabres du vieux taxi, ses propos décousus et un brin populistes. L’aventure commence à Caracas, et se poursuit dans le bus express pour Santa Helena.


Episode 3

IMG_1762Ça y est, le chauffeur enclenche la marche arrière, amorce un contre-braquage, et redresse. Ça y est nous voilà dans le sens de la marche, le voyage prend enfin forme. Et quoiqu’il en soi, c’est écrit sur les parois, nous sommes dans un bus « express ». D’ailleurs, les sièges s’abaissent sensiblement et la climatisation pulse déjà son air frais, glacé bientôt.
Avec Yannick, nous nous sommes installés au fond, histoire d’avoir plus de place, d’être plus confortable. Enfin, c’est ce qui nous pensions.
Dix minutes de voyage et voilà que notre bus express s’arrête déjà. Que se passe-t-il ? une panne ? un problème mécanique ? Non, rien de tout cela, juste quelques voyageurs retardataires qui, d’un signe de la main, interrompent le véhicule. Durant toute la nuit, notre express pour Santa Helana fera plus d’arrêts qu’un chien en quête d’odeurs familières.
Mais qu’importe, nous sillonnons la légendaire Panaméricaine, cette route mythique qui traverse tout le continent latino-américain. De Buenos Aires à Caracas, une seule et même route, une éternité de bitume qui dessine la colonne vertébrale de cette Amérique à l’accent chantant. Presque sur les traces du Che, en bus express, certes et pas en motocyclette, mais quand même, le charme est encore là.

IMG_1837Nous tentons de dormir tant bien que mal sur des sièges défoncés et avec un air conditionné qui frôle les 10°C, chacun emmitouflé dans son duvet de montagne. Pour Yannick, pas de problème, une fois les yeux fermés, le ronflement vient miraculeusement l’instant d’après, dans un terrible grondement qui effraie les moins aguerris. Au départ, c’est l’inquiétude qui gagne les voyageurs. S’agit-il d’un pneu qui éclate, du déraillement d’un train proche, ou d’un bombardement des forces nord américaines, qui enfin ont décidé de régler leur compte à ce « fou de Chavez ». Plus Yannick s’enfonce dans les délices de son sommeil, plus les vibrations augmentent, plus le grondement se fait hargneux, presque belliqueux. C’est à ce moment-là que les voyageurs comprennent que la nuit sera longue, très longue. Dire que les voyages forment la jeunesse est réellement une absurdité. Ils déforment os et osselets avec une ardeur incommensurable.


Episode 4

IMG_2253Au petit matin, vers six heures, Yannick se réveille délicatement, un bâillement ravi illumine son visage. Il est le seul. Six heures, et nouvel arrêt, inattendu celui-là. Aucune habitation, pas même une tienda pour faire quelques emplettes alimentaires. Le bus express pour Santa Helena est en panne. Moteur HS, impossible de repartir.
L’aventure commence à Caracas et se poursuit ici, à quelques kilomètres d’Utapa. Sous une pluie battante et une chaleur tiède, nos deux chauffeurs s’interrogent enfin sur l’opportunité d’appeler la centrale de bus, afin de connaître éventuellement le moyen de sortir de cette situation. Une heure se passe encore et la réponse arrive. Il est possible qu’un bus d’une autre compagnie passe par cette route. L’espoir, toujours l’espoir ! Au milieu de rien, garder l’espoir est une philosophie bien utile. Yannick garde l’espoir depuis le début dans les bras de Morphée, nullement angoissé par ce qui pourrait se passer. Il est des gens, parmi les humains, qui gardent une sérénité totale et absolue, dès lors que la position allongée leur est permise et que l’estomac ne frémit pas trop. Oh ! merveille de la nature.

IMG_1884Il n’y a qu’à attendre et pister le fameux bus. Me voilà soulagé, les deux chauffeurs se postent à l’affût. Je pars rejoindre mon ami, rayonnant de contentement, après quelques heures de plus d’un sommeil tant mérité. Nous échangeons gaiement sur la poursuite de notre voyage, sur ces indiens Pémons dont on nous a tant parlé. Qui sont-ils exactement, comment vivent-ils, comment vont-ils nous accueillir ? Excités de cette rencontre à venir, nous ne prêtons même pas attention au passage à grande vitesse d’un bus… express. « Merde ! » lâche Yannick, on a loupé le bus. Sautant de mon siège, je file à vive allure rejoindre les deux chauffeurs tout à leur discussion joyeuse. Ils parlaient quand le bus est passé et ne l’ont pas vu. Inutile de s’énerver, tels sont les voyages, faits d’aléas et de… comment pourrait-on dire, … nonchalance. Quelques heures plus tard, le miracle : un bus clinquant, ultra-moderne, télévision, siège-couchette nous embarque pour la deuxième partie de notre périple.


Episode 5

IMG_3108Comme prévu, avec toutefois quelques heures de retard sur l’horaire, nous sommes débarqués au croisement pour Kavanayén.
Kavanayén, voilà notre destination. Nous connaissons le nom et nous lisons distinctement les lettres sur le panneau K.A.V.A.N.A.Y.E.N. Nous touchons au but ! Juste 70 kilomètres. Impossible d’envisager une randonnée, même sportive. Pour Yannick, cette alternative n’effleure même pas un centième de son cerveau, pas même un hémisphère actif à cet instant. « Marche sportive» n’est pas inscrit dans son mémo, aucun neurone ne connecterait si un tel vocabulaire était prononcé.
Il est 16h et dans deux heures et demie, il fait nuit… Yannick a perdu son sourire. Serait-il inquiet ? Au bout de dix minutes, une voiture passe. Encore un miracle ! La chance nous sourit, dans moins d’une heure, nous serons avec nos futurs amis en train de se préparer pour le repas du soir. Le bonheur des voyages, c’est la rencontre et le partage autour d’une bonne table.
« Full ! » nous dit le chauffeur. Nous comprenons bien cet anglicisme vulgaire, ce mot bref et stupide, ce mot Yankee, ce mot Gringo. « Full ! », et nous alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Sur la route, il faut prendre les choses avec philosophie. Alors, philosophons.

IMG_3114Les heures passent, et plus une seule voiture, pas même une malheureuse camionnette, ou une charrette à bœuf. Rien, quelques rapaces sournois qui survolent nos têtes, envisageant pour nous, avec délectation, une fin proche. J’ai le vague sentiment d’avoir déjà vu cette scène dans un vieux film américain, où le héro se retrouve au bord d’une route, à un carrefour improbable, au milieu de l’immensité sauvage et vide. Il attend on ne sait quoi, mais l’intensité est telle que le spectateur imagine le drame à venir, la tragédie terrible où le héro agonise dans une souffrance atroce.
L’aventure a commencé à Caracas, où se terminera-t-elle ?

Végétation pelée, herbacée, les arbres se font rares comme s’ils craignaient de se détacher de l’horizon, comme s’ils se faisaient discrets de peur de subir les foudres des cieux assombris. Des collines au loin déchirent les nuages. Un vague abri pour signifier l’entrée du parc national et ces panneaux de signalisations désespérants, en bois usé qui inquiètent plus qu’ils ne rassurent. Des cumulo-nimbus se rapprochent, nous encerclent et menacent de faire tomber une pluie dense, comme il est normal à cette époque de l’année. « Gran Savana » s’annonce plus que jamais irrésistible…


Episode 6

IMG_3500Le soleil commence à décliner, dans cette fin d’après-midi, la fatigue gagne peu à peu nos deux âmes perdues. Quand, au loin, crachant quelques fumées noirâtres, un 4X4 « turismo Pémon », apparaît. Oh ! magie des grands espaces sauvages… Alors que le désespoir commence à assombrir nos visages, que l’angoisse grandit, voilà notre sauveur.
Salvador Péna, Président de la coopérative de tourisme de Kavanayén nous invite à prendre place dans son engin.
Pas même 30 ans, le visage rond et jovial, des cheveux noirs taillés en brosse, Salvador a le regard qui pétille, l’œil malicieux et la verve non moins éclatante. Petit et trapu, il se dégage de sa silhouette une force évidente, mais nullement de l’agressivité. On sent chez lui une sorte d’évidence, de certitude, d’aucun dirait, une force tranquille.
Immédiatement, le courant passe. Yannick et moi savons dès les premiers instants que ce gars-là est de la race des hommes debout.
Tout en conduisant avec dextérité sur une piste cabossée, Salvador Péna nous raconte son peuple. La voix est claire et vive, le ton serein et sécurisant. Yannick s’intéresse à la conversation. Enfin, fait-il mine de porter le plus grand intérêt aux propos hoquetants de l’homme. Nous ne sommes pas les seuls voyageurs. À nos côtés, un jeune adolescent souriant s’interroge surement sur ces drôles de touristes à l’accent fort. Une vieille dame retient ses sacs à provisions qui manquent de se renverser à chaque soubresaut du véhicule. Elle aussi sourit discrètement et du coin de l’œil nous observe comme d’étranges animaux de cirque.
IMG_3493Yannick écoute, mais se laisse distraire par instants par une jeune fille au regard charmeur, au teint ambrée et aux cheveux voluptueux. Je reste stoïque même lorsque sa jambe effleure malencontreusement la mienne, par un mouvement aléatoire et impromptu causé par l’état déplorable de cette piste. Si la route avait été meilleure, la face du monde aurait certainement changée et l’avenir aurait été tout autre…
Obligé de porter mon regard par-dessus son épaule pour engager la conversation, je réalise ainsi une prouesse physiologique, moi qui n’ai pas de strabisme naturel, regardant à la fois le rétroviseur central de Salvador Péna et le contour harmonieux de la pommette gauche de ma voisine de voyage. La prouesse est doublée par la nécessité de ne pas être remarqué par le conducteur qui, tout en manoeuvrant et discutant, observe ses interlocuteurs placés à l’arrière. En fait, nous l’apprîmes plus tard, la belle indienne Pémon n’était autre que sa sœur. Et avoir un regard quelque peu indélicat sur une jeune fille Pémon peut attirer les foudres du grand frère.
L’aventure commence à Caracas, et se poursuit dans le 4x4 de Salvador Péna.


Episode 7

IMG_3274Au bout d’une heure de piste, les lombaires endolories et les fesses molestées par les nombreuses secousses, nous voilà enfin à l’entrée du village tant espéré. Kavanayén est là, devant nous. Il fait nuit et nous avons du mal à distinguer l’architecture si particulière du village. Nous étions prévenus, Kavanayén n’a rien d’un village traditionnel indien. Ici, point de tipis ou de cabanes de bois et de branchages. Ici, inutile de chercher des constructions en adobe, des toits en chaume, des portes ouvertes aux quatre vents. Kavanayén est un petit bourg évangélisé, un modèle d’habitat pérenne, de sédentarisation des indiens. En 1931, l’Eglise catholique fait son entrée fracassante dans cette région reculée du Venezuela.

IMG_3456Les missionnaires ont pour devoir divin de civiliser et évangéliser les âmes sauvages des Pémons. La tâche est ardue, les indiens Pémons vivent par petites communautés qui se déplacent au gré du gibier et de la yuka, aliment de base des Pémons. En 1942, Kavanayén est crée à partir de rien ou presque, sur un site pelé et étendu, offert aux vents. Ici, seule une famille vivait. En peu de temps, les missionnaires rassemblent leurs bons sauvages et les mettent au boulot. De cette terre aride, où la yuka ne peut pousser, où le gibier ne vient pas, surgit de terre la mission, un bâtiment d’une cinquantaine de mètres de long, en pierres grises, bien taillées, bien agencées, comme dieu aime voir ses ouailles, bien ordonnés et chacun à leur place. Kavanayén prend forme peu à peu et les cabanes traditionnelles des Pémons se transforment en maisons rectangulaires, propres et bien fermées. Dieu est fier de ses brebis.

Yannick ne semble pas apprécier ce type d’habitat. Moi, plus pragmatique et moins porté sur la poésie, n’y trouve rien à redire. Après tout, quand le froid s’immisce dans les cahuttes traditionnelles, l’esthétique champêtre perd de son intérêt. C’est finalement, Ricardo qui apportera des arguments plus subtils à notre débat stérile.


Episode 8

IMG_3487Plus de 24 heures après notre départ de Caracas, nous touchons enfin au but. Salvador Peña nous amène à notre posada pour y déposer nos bagages. Pas le temps de faire un brin de toilette ou de se reposer du voyage, on nous attend au bureau de la coopérative de tourisme. Les sacs à dos sont abandonnés sans ménagement et Salvador nous embarque vers notre lieu de rendez-vous. Pour le repas, on verra plus tard, d’abord, la nourriture de l’esprit.
Ricardo Cháni nous attend frébrilement sur le parvis du bureau de la coopérative. Il a une mission, et rien ne pourra l’en détourner. Ricardo Cháni est un homme de devoir, un Pémon fier et respectueux de ses hôtes. Avant de goûter aux charmes de ses vallées, de ses collines, des ruisseaux ou même de toutes autres choses qui pourraient traverser les ruelles de Kavanayén, nous devons connaître les rudiments de la culture Pémon.

 

IMG_3130Au premier coup d’œil, nous crûmes avoir affaire à un adolescent perdu, à un enfant qui cherche sa mère et qui s’est égaré dans ce bureau austère. Il n’en est rien, Ricardo, malgré sa petite taille, son air enfantin et rieur est bel et bien un adulte, un membre très actif de la coopérative de tourisme. Salvador lui a confié la tâche de raconter aux étrangers, comme nous, toute l’histoire de Kavanayén et des Pémons, et cela sans fixer de durée précise pour l’exposé. Yannick commence à regretter Caracas et les douceurs de la capitale vénézuélienne. Déjà, l’agitation, la circulation, les odeurs d’échappement, de victuailles en décomposition et autres délices de la civilisation lui manque. Un instant, je vis son regard s’éloigner des propos savants de Ricardo, partir dans l’évocation doucereuse de sa dulcine. Je crus même discerner chez lui comme le soupçon de l’ennui. Mais, il ne s’agissait là que de mon mauvais esprit.


Episode 9
IMG_3465Ricardo Cháni sort ses cartes d’état-major pour bien nous faire comprendre l’étendu du territoire dont il a la charge comme guide. Il faut préciser que Ricardo est guide, et pas n’importe quel guide. Il sera le nôtre pour la durée de notre séjour. D’un ton professoral et d’une prose qui ne souffre d’aucun blanc, il nous récite avec la plus grande application sa leçon si bien apprise. Bon élève, j’écoute avec attention, relance au besoin, afin d’avoir de plus amples explications. Je vois alors le visage de Ricardo s’illuminer. Il n’attendait en fait que ça. Il est comme un enfant à qui l’on demande de chanter une nouvelle fois la merveilleuse chanson apprise à l’occasion de la fête des mères et qui fait l’enchantement de toute la famille. Yannick, quant à lui, semble attendre l’épilogue de ce cours magistral. Je le crois aussi, quand Ricardo sort de derrière son bureau une carte manuscrite très originale.

IMG_3451C’est une carte mentale ! Bien sûr, pour les ignorants et faibles d’esprit, un tel prodige de l’intelligence humaine ne peut rien signifier. Mais pour Ricardo et moi, au seul énoncé de « carte mentale », c’est tout un univers qui s’ouvre, tout un monde paradigmatique qui se déverse à nos pieds, toute une philosophie des sciences cognitives qui prend forme sur cette feuille. Yannick fait mine de paraître intéressé, puis continue sa somnolence grossière. Ricardo et moi échangeons désormais dans un langage commun, dans une symbiose presque mystique. La métaphysique n’est pas loin. Il m’explique que tel croisement, situé à 500 mètres, est perçu comme très éloigné, alors que la source à deux kilomètres, est pour le Pémon, beaucoup plus proche. Ces subtilités, Yannick ne peut les percevoir. Ce garçon, charmant, par ailleurs, est un pragmatique, un binaire, il ne comprend que les racines carrées, les théorèmes de Pythagore et le cassoulet quand il est bien gratiné. C’est d’ailleurs sur cet ultime élément que nous avons initié notre amitié.

IMG_3460Ricardo est tout à sa science. Il aurait bien poursuivi une partie de la nuit, si Yannick n’avait émis un râle bruyant. Il faut dire que lorsque l’estomac commence à émettre quelques sons suspects, Yannick n’est plus lui-même. Manger est une chose sacrée, c’est peut-être ça qui le rapproche le mieux du monde monastique, et aussi une certaine tendance à l’embonpoint. Pour le reste…
Ricardo stoppe son discours, mais nous fait promettre de le questionner sur toutes choses qui nous intrigueraient dans ce monde fascinant des Pémons. Yannick acquiesce avec ferveur. Ricardo, avec une pointe de tristesse et de déception, replie la « carte mentale » de ses compatriotes. Je prends soin de cacher mon émoi.